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HISTO 4. Auteurs agromanes et physiciens rurauxagrophilosophie

Posted by opdecamp 14 Apr, 2014 09:05

Selon DENIS (2001), c'est au 18ème siècle avec la création des sociétés d'agriculture et d'économie en Grande Bretagne d'abord et sur le continent européen ensuite, qu'émerge une communauté structurée d'auteurs et de savants ruraux, prémices de l'avènement de la science agronomique au 19ème siècle. C'est ainsi qu'en 1723 à Edimbourg est créée la société pour l’amélioration de la connaissance de l’agriculture (Honourable Society for Improving in the Knowledge of Agriculture).

C'est à cette époque que le mouvement physiocratique s'organise aussi derrière son chef de file François Quesnay. CHARBIT (2002) en décrit les fondements économiques et politiques, basés sur le gouvernement de la nature et l'idée que l'agriculture est la source exclusive de la richesse, proposant ainsi la première théorie économique cohérente.
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François Quesnay (1694-1774), chef de file des physiocrates: source image.

Comme l'indique DENIS (op. cit.), les auteurs qui cherchent à améliorer l'agriculture par la science rapprochent expérience savante et expérience professionnelle, induction et utilité. Mais, il n'existe pas encore de science de l'agriculture. Cependant, une tradition millénaire d'auteurs agromanes a déjà rassemblé des observations et réflexions sur les techniques agricoles. La plupart sont cités par VANDERPOOTEN (2012) et quelques-uns par PERRET (2005) ou DENIS (op.cit.), tels que:
- aux 16ème et 17ème siècles Olivier de Serres, Bernard Palissy ou encore Tarello et Campanella et Xu Guangqi;
- au Moyen-âge Pierre de Crescent et Ibn Al Awwam;
- à l'Antiquité: Théophraste, Magon de Carthage, Varron, Columelle, Pline l'Ancien et Palladius.

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Statue de Columelle à Cadix: source

Au 18ème siècle, DENIS (op.cit.) précise cependant qu'il n'existe encore ni formation, ni statut de savant en agriculture, même si les termes d'agronome et d'agronomie existent déjà depuis 1760-61. L'institution royale agronomique de Grignon est créée en 1826 et l’Institut national agronomique en 1848.

VANDERPOOTEN (op.cit., page 234) considère Bernard Palissy comme le fondateur de l'agronomie en tant que science et ce dès le 16ème siècle. Il rapporte ainsi que quelques années avant la parution (1600) du Théâtre d'agriculture d'Olivier de Serres, PALISSY (1563) a produit une esquisse "totalement innovante des lois de la fertilisation et de la physiologie végétale". Il a "posé les principes de la minéralisation de la matière organique, de la nutrition des plantes et des restitutions: le fumier rend à la terre les éléments emportés par les récoltes sous formes de «sels»". Mais, pour FELLER (2007), la notion de "sel" de Bernard Palissy est un "sel-principe" distinct de notre perception actuelle de sel-chimique et conclut qu'il faut abandonner "le côté génial et précurseur de Palissy concernant la nutrition minérale des plantes".
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Statue de Bernard Palissy, devant l'église de Saint-Germain-des-Prés, Paris.
© Photos:Serge Jodra, 2010. Source

Si l'on se réfère à VANDERPOOTEN (op. cit), dès l'Antiquité les textes des auteurs agromanes sur les savoirs et savoir-faire agricoles se rapportent aux observations et techniques culturales en relation directe ou indirecte avec la fertilité des sols:
- Théophraste (4è-3è siècle av. JC) observe déjà l'effet favorable de certaines plantes enfouies comme "engrais vert" telles que la fève. Mais, DOMMERGUES et MANGENOT (1970) précisent que ce n'est qu'au 19ème siècle que BOUSSINGAULT met en évidence l'aptitude des légumineuses à fixer l'azote atmosphérique, que BEIJERINCK isole les Rhizobium en 1888 et qu'HELLRIEGEL et WILFARTH démontrent que seules les légumineuses nodulées bénéficient de cette aptitude. Théophraste souligne aussi l'intérêt de la jachère et compare l'efficacité relative de la houe et de l'araire selon les types de sols.
- Varron (116 à 27 av. JC) base le choix des cultures selon l'entité géomorphologique des terres (plaine, colline, montagne) et selon les qualités des sols (composition, propriétés plus ou moins fines et grasses) associées à la végétation sauvage. Il cite notamment le lupin, la vesce et la lentille comme plantes améliorantes appelées "legumina" tantôt "legarica". Il cite des chiffres très élevés de rendements céréaliers, de 100 pour 1 qui laissent circonspects.
-Columelle (1er siècle) est le plus important des écrivains "géoponiques" (VANDERPOOTEN, op. cit.) et le premier à affirmer la nécessité d'un enseignement agricole. Il impute à la décomposition de la litière végétale naturelle la bonne fertilité agricole initiale des sols, comprend qu'elle doit être entretenue par des apports de fumier dont il précise les quantités à épandre selon leur origine. Il réfute aussi l'opinion courante de la possibilité de l'épuisement de la fertilité des sols et préconise de les comparer par leurs qualités différentielles notamment sur base de leur consistance au toucher, de leur goût et de leur végétation naturelle initiale. Il insère la prairie dans la rotation culturale et fournit des conseils sur les types de culture selon les types de sol, sur les méthodes de défrichement, de préparation du sol, les densités de semis et l'entretien des cultures, donne au lupin la force du fumier comme engrais vert, etc.
- Pline l'Ancien (23-79) écrit une "Histoire naturelle" de 37 livres dont le 28ème débute par un hymne à la terre. Il donne des informations précises sur le matériel agricole à l'époque romaine, évoque la charrue à avant-train, le vallus (moissonneuse gauloise), la pratique du marnage comme amendement en Gaule.
Blog imageAraire: source

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Charrue à avant train (source: http://www.saint-lo.fr/Culture/Musees/Musee-du-Bocage-normand/Collections/Galerie-de-photos)

Blog imageVallus (moissonneuse gauloise): source

- Ibn Al Awwam (11-12ème siècle) est connu comme auteur agromane d'Andalousie pour son "Livre de l'Agriculture". C'est non seulement un compilateur mais aussi un théoricien et expérimentateur. Selon ses théories, le travail du sol jusqu'à pulvérisation des mottes contribue à sa fertilisation, idée qui sera aussi avancée par Jethro TULL (1674-1741). Une succession constante de cultures est pratiquée en zone irriguée, incluant luzerne, trèfle, pois, vesce, fève, lupin. Les connaissances des sols s'affinent par l'observation et la combinaison expérimentale de divers facteurs pédologiques. Une nomenclature des sols abondante et détaillée est élaborée.
- Pierre de Crescent est un italien (Bologne, 1233-1320) qui écrivit en latin un traité rustique traduit en français sous le titre de "Livre des profits champêtres et ruraux". Il s'attarde sur le vallus, les travaux de moisson et le calendrier agricole. Il décrit 23 plantes dont 9 céréales: blé, far, épeautre, seigle, orge, avoine, millet, panic et sorgho. Il recommande le lupin comme plante améliorante, le compostage des déchets végétaux en cas de manque de fumier ainsi que l'utilisation de cendres.
- Olivier de Serres est connu pour son "Théâtre d'agriculture et mesnage des champs" (1600). Cet ouvrage s'ouvre directement sur la connaissance des sols et la portée des terroirs. Il reprend les grandes idées déjà émises à leur sujet par les anciens et que leurs qualités sont révélées par leur couleur, leur odeur, leur consistance et plasticité et plus sûrement encore par la végétation qu'ils portent. Au niveau de l'implantation d'une exploitation agricole, il relève le besoin de commodités comme la disponibilité et la qualité de l'eau, la fertilité du sol et la praticabilité des chemins. Ce sont les qualités des sols qui doivent présider à la répartition des cultures dans l'exploitation. Il détaille aussi les pratiques d'amélioration foncière comme le drainage et préconise d'améliorer aussi les terres excessivement argileuses ou sablonneuses par l'apport de leur contraire. Il décrit de manière détaillée la pratique de défrichement par l'écobuage. Il distingue 3 sortes de terres: grasses, moyenne et maigres et recommande de régler les rotations sur la fertilité des sols (systèmes de culture). En matières de fertilisation et d'amendements, il traite du fumier dont la qualité varie selon l'origine; pigeon et volaille en tête, puis moutons et chèvres, chevaux et mulets, boeufs et ânes et enfin porcs. Chaux, herbe des fèves et des lupins, marne, cendres, déchets végétaux et marc de raisin sont également passés en revue. De Serres accorde une importance particulière au choix et au renouvellement des semences tous les 3 ou 4 ans avec du grain pris au loin (du Midi vers le Nord), préconise de prendre la semence d'une terre maigre pour ensemencer une terre grasse. Il pressent peut-être ainsi quelques éléments de génétique mais il adhère à une croyance de dégénérescence d'une espèce en une autre tel que le froment en avoine. Il a une prédilection pour les plantes fourragères, les prairies de fauche et en particulier pour la luzerne. Il a aussi la notion des fluctuations des prix du marché: vendre les blés lorsque les prix s'élèvent et les conserver lorsqu'ils sont bas. Son "Théâtre d'agriculture" marque l'apogée de la littérature agricole.

Comme le souligne PERRET (2005), avant l'avènement de l'agronomie comme une science de l'agriculture au 18ème ou 19ème siècle, des connaissances et des innovations se sont construites de manière progressive et différenciée dans les diverses sociétés depuis le début du néolithique, ce dont témoignent les textes des auteurs ruraux précités. L'agronomie se démarque ainsi par une forte originalité dans l'histoire des sciences et par une double vocation exprimée par "la tension dialectique entre sa construction sociale et ses bases physiques". Je pense que l'interaction manifeste entre les sociétés rurales et les pratiques agricoles locales s'exprime dans l'évolution des systèmes agraires sur des aires territoriales de plus en plus spécifiques pour aboutir à de véritables "terroirs" de taille très variable selon les conditions écologiques, géomorphologiques, pédologiques et socio-économiques.

Enfin, PERRET (op.cit) avance plusieurs raisons à l'avènement de l'agronomie comme domaine scientifique, en superposition avec les savoirs et savoir-faire des agriculteurs:
- l'apparition d'enjeux et de projets de société nationaux puis mondiaux;
- un rythme endogène d'innovations devenu trop lent par rapport à celui de l'environnement socio-économique, en citant SEBILLOTTE (1994);
- un besoin de recherche et de vulgarisation face à la dégradation des ressources naturelles, en citant notamment GILLET et al. (2003);
- le mouvement physiocratique, évoqué en début de ce "post", ainsi que le début de la première révolution agricole.

Références citées:

CHARBIT Y.; 2002. L'échec politique d'une théorie économique : la physiocratie. In: Population, 57e année, n°6: 849-878. Document PDF disponible à l'adresse: <http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/pop_0032-4663_2002_num_57_6_7372>
DENIS G.; 2001. Du physicien agriculteur du XVIIIe siècle à l’agronome des XIXe et XXe siècles : mise en place d’un champ de recherche et d’enseignement.» In: "Autour d’Olivier de Serres : Pratiques agricoles et pensée agronomique." Paris, C.R. Acad. Agri. Fr., vol. 87, n° 4: 81-103.
DOMERGUES Y. et F. MANGENOT; 1970. Ecologie microbienne du sol. Masson & Cie: 796 p.
FELLER C.; 2007. Une fausse rupture ou l'intérêt du retour aux sources en histoire de l'agronomie. L'exemple de la nutrition minérale des plantes et du "génial" Palissy. In: "Histoire et agronomie. Entre ruptures et durée." IRD: 182-201.
GILLET T., J. MERCOIRET., J. FAYE & M.R. MERCOIRET; 2003. Natural Resource Management. In: Supporting small-scale farmers and rural organisations : learning from experiences in western Africa. A handbook for development operators and local managers. (Perret S. & Mercoiret M-R. editors) Protea-CIRAD Publ., Pretoria, South Africa: 209-225.
PALISSY B.; 1563. Traité des sels divers et de l'agriculture.
PERRET S.; 2005. Quelle agronomie pour le développement durable? Histoires, concepts, pratiques et perspective. CIRAD: 145 pp. Document pdf: <http://hal.archives-ouvertes.fr/docs/00/12/70/73/PDF/RapportHdrPerretDiffusion.pdf>
SEBILLOTTE M.; 1994. Recherches-système et action. Excursions interdisciplinaires. In : Recherches-Système en Agriculture et Développement Rural, Symposium International, Montpellier, France, 21 -25 Novembre 1994: 39-79.
VANDERPOOTEN M.; 2012. 3000 ans de révolution agricole. Techniques et pratiques agricoles de l'Antiquité à la fin du XIXe siècle. L'Harmattan: 329 p.



HISTO 3. Agronomie coloniale latino-américaineagrophilosophie

Posted by opdecamp 31 Dec, 2013 15:32

Préambule: "Gracias a" Carlos Francisco Roca Florido pour le texte et les informations communiquées ci-dessous. Son profil professionnel est dans le réseau LinkedIn.

A l'arrivée des Espagnols en Amérique, les aborigènes cultivaient principalement du maïs, des haricots, de l’igname, des pommes de terre, du cacao, du tabac, du coton, des plantes fruitières et médicinales. D’après Gálvez, L. (1986), cité par Rojas, les suites des révolutions scientifiques des XVIe et XVIIe siècles en Europe se manifestèrent dans les colonies espagnoles au XVIIIe siècle. Leurs effets furent appuyés par la bourgeoisie métisse, intéressée à développer l'agriculture et en particulier l'industrie sucrière, notamment en Amérique Centrale. L'Espagne compte déjà une agriculture importante, enrichie par des connaissances héritées des Romains, des Arabes et de pays de l'Europe Centrale. Dans le Nouveau Monde se menaient des recherches d'agronomes comme Columena, Abú Zacaría Hahía et Gabriel Alonso de Herrera . Ce dernier fait des études ecclésiastiques et agronomiques à l'Université d'Alcala de Henares et à l’Ecole San Cecilio de Grenade.

Le développement de l'agronomie en Amérique Latine s'est surtout produit après l'époque des conquistadors, au XVIIIe siècle. Il s'est déroulé de manière variable au sein des vice-royautés comme le Mexique en Amérique du Nord, la Grande Colombie, le Haut Pérou, jusqu'à celui du Rio de La Plata en Amérique du Sud.

Avec les bonnes pratiques de gestion du sol et les excellents systèmes d'irrigation, les Espagnols promeuvent la culture du blé, de l'orge, de l'avoine, de la vigne, de l'olivier, des légumes, du lin, du safran, de la canne à sucre, du riz, du coton et des arbres fruitiers; en même temps, ils développent l’élevage extensif des bovins, des chevaux, des ovins, des cochons, des chèvres et des oiseaux. Ils créent des pépinières et intensifient les cultures dans les monastères en établissant des fermes expérimentales, une autre façon pour l’Espagne de coloniser le nouveau monde.

Les Espagnols bénéficient des connaissances d'hommes de science aborigène comme l'agronome inca Urión qui a rendu possible la culture de la pomme de terre dans la région du Cuzco, culture qui allait sauver l'Europe de la famine, la culture du riz des Andes ou le quinoa (Chenopodium quinoa). Il faut citer aussi le développement à une échelle commerciale du cacao quand en 1682 se réalise les premières exportations de ce produit au Nicaragua, à la Colombie, aux Antilles et en Espagne depuis le Costa Rica. De telle sorte que les colonisateurs agronomes de l’époque se sont rendu compte de l'apport mutuel qui pouvait se développer entre les deux mondes notamment pour l'amélioration de leur économie et pour l'atténuation des famines qui avaient marquées le Moyen-Age en Europe.

Dans le domaine de l'enseignement agricole, il y a eu des initiatives importantes comme l'établissement des Écoles d'Agriculture dotées souvent de champs d’expérimentation. L'objectif était d’abord la formation des experts agricoles et par la suite des ingénieurs agronomes dans les territoires colonisés.

Les constants déplacements de spécialistes et d'intellectuels aux États-Unis d'Amérique, en France, en Belgique, en Suisse, en Allemagne et en l'Angleterre ont poussé à la création d'Écoles Nationales d'Agriculture et d'Arts et Métiers. Il est aussi important d'évoquer que dans certaines colonies, la formation agricole s’est imposée dans les enseignements primaires et secondaires.

Ce n'est qu'après l'indépendance que se sont crées les principales écoles supérieures:
- en 1854, l'Ecole d'Agriculture de Chapingo au Mexique;
- en 1882, la Faculté d'Agronomie de la Plata en Argentine;
- en 1883, l'École Nationale Agricole du Costa Rica;
- en 1877, la Faculté d'Agronomie de Bahia et en 1883 celle de Pelotas au Brésil.
- en 1902, l'École d'Agronomie de la Havane à Cuba;
- en 1902 également,t l'Ecole Nationale d'Agriculture de La Molina au Pérou;
- en 1906, la Faculté d'Agronomie de l'Université de la République en Uruguay;
- en 1911, la Faculté d'Agronomie de l'Université Nationale de Medellín en Colombie;
- et en 1924, l’Ecole d’Agriculture de l'Université en Haïti.

Les grands thèmes développés à l'époque sont les suivants:
- l'étude et l'acclimatation des cultures venues du vieux monde comme la canne à sucre, le riz et le coton, qui se sont surtout développées dans les zones côtières et les vallées andines;
- l'étude des principales cultures locales développés notamment dans les Andes comme la pomme de terre, la patate douce, la tomate et le quinoa;
- l’adaptation des cultures aux différents zones écologiques, notamment la pomme de terre, le maïs et des arbres fruitiers;
- les maladies des plantes;
- L’amélioration génétique des cultures (une sorte de sélection de masse) notamment pour la culture du maïs

Bibliographie:

Carballo Miryam, Medina Norma, Morales Mayda, La Enseñanza de la Agronomía en Cuba. Periodo Colonial. PDF

López Piñero, J. M.; 1979. Ciencia y técnica en la sociedad española de los siglos XVI y XVII. Barcelona: Labor Universitaría: 511 p.

Organización de Estados Iberoamericanos, 1993. Revista Iberoamericana de Educación. Estado y Educación en América Latina (siglos XIX y XX)

Rojas Alvaro, E.; 1997, Revista Agroindustria v25 (176) p 31-38.



Histo 2.2 Institutions d'agronomie colonialeagrophilosophie

Posted by opdecamp 22 Oct, 2013 17:16

Suite d'Histo 2.1, basé sur les mêmes sources bibliographiques et d'autres citées en fin de post.

L'administration française, les producteurs et les industriels créent 9 instituts spécialisés par filière de production ou discipline entre 1936 et 1948, dont certains disposaient de stations en Afrique: IFC (caoutchouc), IRHO (huile et oléagineux), IFAC (fruits), IRCT (coton et textiles), CTFT (bois), IEMVT (élevage et médecine vétérinaire). En Indochine, les capitaux français s'investissent dans d'immenses plantations d'hévéa et de palmier à huile, à l'instar des Hollandais en Indonésie et des Britanniques en Malaisie. En Afrique et à Madagascar, ce sont des plantations de taillle moyenne fruitières (bananiers, ananas, etc.) caféières, sisalières, etc. ou plus importantes en coton au Mali, hévéa au Cameroun.

L'Office de la recherche scientifique coloniale (ORSC) est instauré en 1943 et deviendra l'ORSTOM en 1953 (et plus tard IRD). Il donne priorité à la recherche et à la formation, organise parallèlement un corps de scientifiques coloniaux et des centres satellites de recherche, dont Madagascar, Brazaville et Nouméa dès 1946.

Il existe aussi un projet d'Institut national d'agronomie tropicale (INAT), émanant du Muséum et inspiré d'une approche systémique des paysannats tropicaux. Le souhait est d'orienter les recherches agronomiques vers les systèmes de culture et de production. Ce projet avorte et sa mission globale et généraliste est confiée aux services techniques et scientifiques de l’agriculture, de l’élevage, des eaux et forêts du Ministère de la France d’outre-mer ainsi qu'aux 9 Instituts spécialisés (mais le projet INAT sera repris par le CIRAD en 1984).

En Afrique, dans l'après guerre 40-45, sont ouverts ou développés des centres à vocation régionale, chacun comportant un réseau de stations et sous-stations: Bambey pour la zone sahélo-soudanienne; Bouake, Bingerville, Kanka et Seredou en zone tropicale humide; Boukoko en zone équatoriale; Loudima en zone guinéenne et Lac Alaotra en zone tropicale de moyenne altitude. Un déploiement conséquent de stations d'expérimentation ou projets d'aménagements est opéré dans les territoires proprement-dits (en Mauritanie, au Sénégal, Burkina Faso, Niger, Guinée Conakry, Côte d'Yvoire, Togo, Bénin, Cameroun, Tchad, RCA, Gabon, Congo Brazzaville, Madagascar). Les études et les expérimentations agronomiques et vétérinaires sont organisées de manière verticale par classe d'espèce végétale ou animale ou de groupe d'espèces similaires (type filière), et dans chaque classe par voie analytique disciplinaire portant essentiellement sur l'amélioration et la sélection génétique, la phytopathologie, les maladies animales, la fertilisation, l'alimentation animale, etc. La forêt constitue une classe assez diversifiée dans cette organisation verticale dans la filière bois.

Une discipline particulière, la pédologie, s'épanouit en Afrique tropicale et à Madagascar. Un très gros effort d'étude pédogénétique, de caractérisation et de cartographie des sols est entrepris par les pédologues sous la houlette de Georges AUBERT, ainsi que l'étude de l'influence de leur propriétés sur leur utilisation agricole par les agropédologues.

Un renouvellement d'attention aux problèmes écologiques oriente par ailleurs des travaux de recherche en conservation des sols et la création de réserves et parcs naturels.

De 1946 à 1960, l'INEAC belge connaît un important essaimage spatial au Congo, Rwanda et Burundi avec 32 stations, plantations et centres expérimentaux ainsi qu'une organisation de la recherche en divisions tantôt par filières, tantôt par disciplines. L'INEAC contribue à l'organisation de vastes paysannats sous l'impulsion de son Directeur général Floribert JURION. Il s'agit de l'installation d'agriculteurs sur un ensemble de parcelles contigues faisant partie du lotissement clanique traditionnel pour y travailler selon les méthodes inspirées de la tradition locale mais rationalisées pour préserver la fertilité des sols. Le travail est encadré par une service de propagande agricole (vulgarisation) et par un ingénieur agronome, en collaboration avec un agent de société cotonnière. La schéma de la figure 1 en illustre le principe de fonctionnement.
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Figure 1. Schéma de fonctionnement d'un paysannat pour un système de culture constitué d'une rotation quadriennale maïs - coton - arachide - manioc, suivie d'une jachère de 16 ans. Source: MALENGREAU (8)


L'objectif est d'intensifier la production et de stabiliser la population locale en villages. La tradition locale pratique une agriculture nomade dite "de rapine" mais en équilibre avec la nature, comme l'indique TONDEUR (9) cité par MALENGREAU (8). Ce système de production est caractérisé par une courte période de cultures suivie d'une longue jachère, des cultures mixtes à cycles différents assurant la transition vers la jachère et par un déplacement fréquent des villages. Un autre objectif était d'arrêter l'exode rural vers les centres urbains. A l'indépendance, ce programme de paysannats va atteindre 10% de la population rurale du pays.

La France s'en inspire et organise des paysannats au Tchad (Youhe, Badé, Torok, Doulougou) avec des résultats satisfaisants, en RCA (Bilolo, MBigou, Kouzindoro, Ouango, Kembé, MBomou, Niakari) sans résultats probants, au Gabon (sur base du caféier, du cacaoyer, du palmier à huile et de cultures vivrières), au Congo Brazzaville (Souanké, Divénié, Komono, Madingou, cataractes de Boko). Les conclusions ultérieures tirées par BREGEON (10) sont qu'ils étaient bien justifiés dans leurs objectifs mais discutables dans leurs modalités et que cette expérience est arrivée trop tard.

Malgré le remaniement de l'Empire britannique avec la création des Etats indépendants de l'Inde et du Pakistan en 1947, de la Birmanie et Ceylan en 1948, un espoir de renaissance se profile en Afrique et en Asie avec de nouvelles frontières plus orientales. Une nouvelle vague de colonialisme scientifique monte entre 1947 et 1951, basée sur deux nouvelles corporations, la CDC (Colonial Development Corporation) et l'OFC (Overseas Food Corporation). Les objectifs restent l'amélioration du bien-être et des conditions de vie générales indigènes et l'accroissement de l'approvisionnement en matières premières de l'économie nationale. Une pénétration profonde des sociétés agraires locales s'ensuit, principalement en Afrique, en vue d'intensifier le développement rural.

Plus de 70 initiatives majeures de développement agricoles sont comptées à l'actif du CO en 1955, principalement selon les thématiques suivantes:

- conservation de l'eau et du sol;

- production alimentaire;

- irrigation et drainage;

- réinstallations des populations;

- intégration de l'agriculture et de l'élevage;

- culture mécanisée pour le coton, riz et paddy, arachide;

- coopératives et groupements fermiers.

Mais la plupart de ces projets dirigés de la métropole se révélèrent décevants sinon parfois carrément désastreux et l'initiative est confiée aux pouvoirs locaux dans les années 1950.

On relève ainsi l'impopularité et l'échec des programmes de lutte anti-érosive et de destocking par exemple dans le projet Sukumaland en Tanzanie. Dans ce même pays, le programme EAGS (East Africa Groundnut Scheme), envisage une véritable révolution agricole dans des régions marginales faiblement peuplées. 1.300.000 ha devaient ainsi être défrichés et répartis sur une centaine d'unités d'exploitation mécanisées d'environ 12.000 ha chacune, pouvant produire 600.000 à 800.000 tonnes d'arachides chaque année à raison de 1000 à 1500 kg/ha. Une véritable invasion de tracteurs et de bulldozers (défrichage) et un budget sur 6 ans de 24 millions de Livres sterling + 1,25 million pour la construction d'une voie de chemin de fer et d'un port maritime. La gestion en est confiée à l'OFC en 1948. Le soutien scientifique est assurée par des institutions de recherche et par la station de ROTHAMSTED. Le projet se révèle être dès le départ un "éléphant blanc" à cause d'une évaluation insuffisante des conditions climatiques (irrégularité des pluies, sécheresses) et des conditions pédologiques à Kongwa, zone initiale choisie pour le démarrage. Une sous-évaluation des difficultés de fourniture et d'opération des engins mécaniques lourds prévus pour le défrichage, les labours et semis est également diagnostiquée.

Un défi majeur pour la politique coloniale britannique d'après-guerre, comme pour les autres puissances coloniales est de stabiliser une agriculture itinérante par intégration de l'agriculture et de l'élevage dans un système mixte (mixed farming). Il doit permettre aussi de résoudre le problème de la fertilité des sols et la mécanisation via la traction animale. Mais, cultivateurs et éleveurs constituent des clans ou des ethnies distincts et entrent souvent en conflit pour les terres. L'utilisation d'engrais minéraux semble incontournable au CAC (Colonial Advisory Council of Agriculture and Animal Health) en 1948 et la mise en place d'essais dans les stations est préconisée ainsi que l'étude des aspects sociaux et matériel d'une agriculture mécanisée. Mais le régime foncier et le mode de tenure des terres traditionnels s'avèrent un obstacle par la fragmentation des superficies de génération en génération, ce qui rend vaines les économies d'échelle et ampute les exploitations intensifiées de la rentabilité nécessaire.

HODGE (3) conclut au rôle crucial joué par l'agronomie coloniale dans l'institutionnalisation et la globalisation du savoir et de l'autorité scientifique, qui grandiront encore dans l'époque post-coloniale. Il critique aussi la bureaucratie et l'idéologie centralisées qui ont prévalu durant cette époque.

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(3) HODGE, J. M.; 2007. Triumph of the Expert: Agrarian Doctrines of Development And the Legacies of British Colonialism. Ohio University Press, Series in Ecology & History: 408 pp.

(8) MALENGREAU, G.; 1949. Vers un paysannat indigène. Les lotissements agricoles au Congo belge. Rapport de mission. Mém. de l'Inst. Royal colonial belge, Collection in-8°, tome 19, fasc.2 Document pdf

(9) TONDEUR, G; 1947. La conservation du sol au Congo belge. Bull. agricole du Congo belge, vol. 38, 2.

(10) BREGEON, J.-J.; 1998. Un rêve d'Afrique. Administrateurs en Oubangui-Chari, la Cendrillon de l'Empire. Paris, Denoël: 324 p.







Histo 2.1 Institutions d'agronomie colonialeagrophilosophie

Posted by opdecamp 22 Oct, 2013 16:47

Durant la période coloniale, de 1900 à 1960, les sciences tropicales furent institutionnalisées de manière distincte, prioritairement dans les domaines de la médecine et de l'agriculture. Pour l'agronomie coloniale, BONNEUIL (1) et DRACHOUSSOF (2) en retracent l'historique pour la France et la Belgique. HODGE (3) fournit une analyse historique assez détaillée pour la Grande-Bretagne. ROSEBOOM et al. (4) s'intéressent plus particulièrement à la recherche agronomique conduite en Afrique et en présentent également une perspective historique. TOURTE (5) en retrace l'histoire pour l'Arique francophone.

L'idéologie politique de fond est celle du colonialisme scientifique défendue par CHAMBERLAIN à l'Office Colonial britannique (CO), en vue d'alimenter en matières premières l'industrie et d'accroître la puissance commerciale en produits manufacturés à l'issue de la 1ère révolution industrielle.

Initialement l'agriculture des plantations apparaît comme le modèle préféré du développement colonial avec une préférence pour des entreprises à grande échelle.: Ceylan, Malaisie, Java, Sumatra, Antilles, Amérique latine, Afrique tropicale. Mais ce modèle s'avère vulnérable du fait de la spécialisation et de la sensibilité aux maladies: ruine des plantations de café de Ceylan, déclin constant des colonies sucrières des Antilles britanniques par la concurrence de la betterave, etc. Dès lors, les années 1880 et 1890 voient le début d'efforts concertés pour promouvoir l'agriculture scientifique comme moyen de résoudre les problèmes des plantations, à rendre plus efficace l'agriculture indigène et rompre le déclin des industries agricoles.

Ce sont les Allemands qui créent la première station de recherche agronomique en Afrique à Amani en Tanzanie, d'abord établie comme jardin botanique en 1890 puis dotée de laboratoires et d'une petite équipe de recherche en 1902. Elle se consacre notamment à l'étude des propriétés des sols, des méthodes d'irrigation et de la physiologie végétale.

L'Office Colonial britannique (CO) dispose d'une longue collaboration avec les jardins botaniques royaux à Kew et dès la fin du 19ème siècle il établit des jardins botaniques secondaires: en Jamaïque (Hope), à la Barbade, en Gambie (Kofu), à l'île Maurice, au Nigéria (Lagos et Old Calabar), à Ceylan (Peradenya) . L'approche agricole sol-plante s'oppose à l'approche botanique exotique et ornementale des centres et jardins. Ainsi sont-ils remplacés au début du 20ème siècle par de nouveaux départements impériaux d'agriculture (IDA) ainsi que par des écoles d'agriculture. Les jardins deviennent des stations et centres d'expérimentation et de vulgarisation. L'Institut Impérial de Kensington prend la relève des jardins de Kew en 1905.

En plus de l'Institut Impérial, le CO entame une collaboration avec la British Cotton Growing Association (BCGA) qui poursuit des objectifs commerciaux et scientifiques. Elle facilite la distribution des semences en amont et assure l'achat, l'égrenage et la commercialisation de coton de qualité.

La France possède un Ministère des Colonies depuis 1894 pour lequel le domaine agricole est une priorité majeure. Un Service central des essais coloniaux y est rattaché en 1899 (5). Dans les colonies, la recherche se base sur des jardins d'essai, tels que Nahanisana et Tamatave à Madagascar, Hann au Sénégal, Camayenne en Guinée, Koulikoro au Mali. Ils réunissent jardin botanique, champs d’expérimentation, laboratoires, salle de collections, etc.. Par ailleurs, l'initiative des industriels est à l'origine des recherches appliquées en textiles tropicaux (coton) dès 1901. Au muséum d'histoire naturelle de Paris, Auguste CHEVALIER développe des idées originales pour les recherches agricoles coloniales, basées sur une reconnaissance des systèmes de culture indigènes et sur l'association de la phytogéographie, de l'ethnobotanique, de l'histoire de l'homme avec la nature, de l'agronomie, à partir du niveau des relations sol-plante jusqu'à celui du système agraire.

Les Allemands sont les tenants les plus enthousiastes du colonialisme scientifique, à l'instigation du secrétaire colonial Bernhard DENBURG, dans le cadre du nouveau programme de développement de 1906 en Afrique de l'Est. Il se base sur une domestication de la nature tropicale par l'expérimentation scientifique agricole. En 1908 est fondé l'Institut colonial de Hambourg pour la formation scientifique et linguistique des colons.

Dans son acception néerlandaise, l'ingénieur agronome (agricultural engineer) existe depuis la moitiè du 19ème siècle et est formé au collège d'agriculture de Wageningen, qui devient Université en 1876. Une station de recherche y est adjointe dès 1877.

MAAT (6) indique que le gouvernement colonial des Indes orientales institue un département d'agriculture en 1905, incluant le jardin botanique de Buitenzorg à Bogor (Java) pour les expérimentations et démonstrations, dans le but d'accroître son contrôle sur la production alimentaire. Le premier Directeur en est le biologiste Melchior TREUB qui développe la recherche sur le riz. Un service de vulgarisation voit le jour en 1910 comme nouvelle branche du département et développe un réseau d'essais démonstratifs variétaux et de fertilisation dans les parcelles villageoises. Pour les cultures de rente en système de plantation (caféier, canne à sucre, tabac, indigo, etc.), le secteur privé développe son propre réseau de démonstration calqué sur les règles du département colonial de l'agriculture, mais de manière simplifiée quant aux exigences bureaucratiques. Des connexions public-privé s'établissent dans la plupart des stations de recherche. Ce réseau est démantelé par l'occupation japonaise lors de la 2ème guerre mondiale et jusqu'à l'indépendance de l'Indonésie en 1945.

Après la première guerre mondiale, l'idée se revivifie d'une organisation centrale à Londres pour diriger et guider la recherche agronomique coloniale et ses services techniques. Le CO met sur pied un comité de recherche coloniale. La station d'Amani des Allemands est reprise sous la dénomination d'East Africa Agricultural Research Station (EAARS). En 1922, l'IDA des Antilles (West Indies) est restructuré à Trinidad en Collège impérial d'agriculture tropicale (ICTA) qui assure la formation scientifique de tous les agents des colonies britanniques et des départements coloniaux d'agricultures de 1924 jusqu'à l'indépendance. Une tendance vers l'autonomie scientifique locale se renforce avec l'institut de recherche sur le thé à Ceylan et celui sur le caoutchouc à Kuala Lumpur fondés dans les années 1920. A l'ICTA, le département de Chimie et Science du sol du professeur Frederik HARDY développe un important programme d'écologie des cultures et de pédologie tandis que le département de Botanique se concentre sur la biologie cellulaire et la génétique de la canne à sucre, du cacaoyer et du bananier. Par ailleurs, une sensibilisation se manifeste dans les années 30 aux problèmes écologiques de conservation des sols, des forêts, et de la désertification. A la fin des années 30, le Conseil consultatif colonial pour l'agriculture et la santé animale (CAC) devient le leader d'une campagne de préservation des ressources naturelles de l'Empire britannique. Une plus grande attention est également accordée aux pratiques agricoles indigènes et aux spécificités locales de sols et de végétation, via notamment les études et avancées pédologiques de Geoffrey MILNE de la station EAARS d'Amani.
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ICTA, Trinidad, 1923. Etudiants en instruction dans une jeune bananeraie. Source photo.

En France, une filière tropicale est créée à l'Ecole nationale vétérinaire de Maisons-Alfort et un laboratoire des bois tropicaux ouvre ses portes dès 1917. Des stations d'essai sont mises sur pied à Bambey au Sénégal en 1921 et au Lac Alaotra à Madagascar en 1928. En métropole, la recherche tropicale est menée au sein des chaires universitaires et au Muséum d'histoire naturelle de Paris. En 1921, le jardin de Nogent (station de recherche agricole) et son école d'agronomie coloniale fusionnent en Institut national d'agronomie coloniale, l'INAC. Il poursuit des buts pratiques d'encadrement de la production.

Pour la Belgique, les premiers travaux de recherche agronomique sont conduits aux jardins botaniques de Kisantu et d'Eala dès 1900, mais le roi Léopold II s'engage surtout dans l'exploitation du caoutchouc. Un régime de cultures obligatoires s'instaure également, basé sur le coton. Après la Régie des plantations de la colonie (REPCO) fondée en 1926, vouée à la recherche et à la production, se crée en 1933, sous l'impulsion du prince Léopold III, l'Institut national pour l'étude agronomique du Congo (INEAC) dont le siège est placé à Yangambi. La station secondaire de Rubona au Rwanda se consacre à la lutte anti-érosive et à la production vivrière. Les facultés universitaires d'agronomie en métropole s'enrichissent de sections tropicales.

A gauche: Travaux pratiques à l'INAC en 1934 Source photo: VOLPER (7)
A droite: Essais vivriers de l'INEAC à Yangambi. Source photo: INERA


Le tableau 1 ci-dessous présente les principales institutions d'agronomie coloniale d'avant-guerre 40-45 pour les pays d'Europe du Nord.

Tableau 1: Principales institutions et stations d'expérimentation d'agronomie coloniale d'avant-guerre 40-45 ou 14-18 pour l'Allemagne.

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(1) BONNEUIL, C.; 1990. Des savants pour l'empire, les origines de l'ORSTOM. Cahiers pour l'Histoire du CNRS, 1990-10. Pdf: http://www.histcnrs.fr/pdf/cahiers-cnrs/bonneuil.pdf

(2) DRACHOUSSOF, M.V.; 1989. Historique des recherches en agronomie tropicale africaine. In: Plantes vivrières tropicales; Ed. AUPELF-UREF, John Libbey Eurotext. Paris: p. 5-12

(3) HODGE, J. M.; 2007. Triumph of the Expert: Agrarian Doctrines of Development And the Legacies of British Colonialism. Ohio University Press, Series in Ecology & History: 408 pp.

(4) ROSEBOOM, J.; P. G. PARDET and N. M. BEINTEMA; 1998. The changing organizational basis of african agricultural researh. The Hague, ISNAR. Working paper 98-17: 69 pp.

(5) TOURTE, R.; 2005. Histoire de la recherche agricole en Afrique tropicale francophone (6 volumes). Rome, FAO.

(6) MAAT, H.; 2011. The history and future of agricultural experiments. NJAS - Wageningen Journal of Life Sciences 57: 187–195

(7) VOLPER, S.; 2011. Une histoire des plantes coloniales: du cacao à la vanille. Ed. Quae.



Histo 1 L'agronomie occidentale depuis 1750agrophilosophie

Posted by opdecamp 26 Sep, 2013 08:56

Pour BOULAINE et GROS (1), cité par PAPY (2), c'est à la mi-18ème siècle que naît l'agronomie savante avec l'ouvrage de vulgarisation de Henri-Louis DUHAMEL DU MONCEAU (3) inspiré d'une théorie de l'alimentation des plantes et des principes de culture de Jethro TULL (1674-1741). Ce dernier considérait la terre minérale comme une source inépuisable de nutriments.
Mais d'après DENIS (4), si l'on désigne l'agronomie, dans son sens large, par le domaine des diverses sciences appliquées spécifiquement à l'agriculture, ce terme n'est utilisé comme tel en France qu'à la mi-19ème siècle par DE GASPARIN (5) et AMPERE (6), à l'heure de la révolution industrielle, marquant la transition d'une civilisation agraire à une civilisation scientifique (7).
En Grande-Bretagne, le premier dispositif expérimental important est crée en 1843 à ROTHAMSTED par John Bennet LAWES et se consacra à vérifier le bien-fondé des principes de nutrition minérale des plantes proposés par Justus LIEBIG en 1840.

Jethro TULL (1674-1741) et Henri-Louis DUHAMEL DU MONCEAU (1700-1782)

Plutôt qu'un ensemble de connaissances inféodées à un petit nombre de sciences comme la chimie ou l'histoire naturelle, les sciences agronomiques sont considérées comme un éventail de disciplines d'un seul tenant technique et scientifique. Et c'est dans cet esprit que se crée en France en 1848, l'Institut national agronomique voué à la recherche, puis la première station agronomique à Nancy en 1868.

En Allemagne, les premières stations datent de 1850 et se dédient à la nutrition des plantes et aux engrais organiques sur base de la conception fondatrice de la théorie de l'humus de Albrecht THAER (8), définissant l'agronomie comme étant l'étude du sol et de la terre agricole.

Aux Etats-Unis l'équivalent du 2ème cycle universitaire en sciences agronomiques (niveau master/ingénieur) s'obtient dans les "graduate schools" dont la première, en 1908, est la "Bussey Institution, rattachée au département des sciences appliquées d'Harvard, tandis que les stations d'expérimentation y datent de 1887.

1ère révolution agricole moderne

Les savoirs et savoir-faire des prédécesseurs des agronomes, dénommés "physiciens agriculteurs", auteurs (husbanders) et savants ruraux (agriculturists) selon DENIS (9), sont à l'origine de l'intensification du système de culture de la 1ère révolution agricole. Elle est basée sur la disparition de la jachère et l'adoption d'une rotation initiée en 1720 par Charles TOWNSHEND (10). Il s'agit de la rotation dite "du Norfolk", constituée d'une succession de cultures céréalières (blé, orge) et fourragères (navet fourrager, luzerne ou trèfle) dans le système de culture (SC). Elle s'accompagne de l'accroissement du cheptel dans le système d'élevage. Une référence particulière doit être faite au cheptel ovin qui alimente l'industrie lainière. Il en résulte une augmentation de la production animale, de la force de traction animale, de la fumure organique et des rendements céréaliers (11).

2ème révolution agricole moderne

En France se constituent en 1940 et 1942 les stations centrales de coordination. Elles sont organisées selon 7 sciences accessoires autour de la science centrale d'agronomie générale et de biochimie végétale telles que schématisée à la figure 1.

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Figure 1. Organisation de la recherche en sciences agronomiques en France en 1940-42 d'après DENIS (4)

Depuis la création de l'INRA (Institut nationale de recherche agronomique) en 1946 et jusque dans les années 1970, le modèle français regroupera peu à peu les sciences végétales, animales, forestières, vétérinaires, hydrobiologiques et finalement économiques et sociales.

La 2ème révolution agricole se déroule en Europe à la moitié du 20ème siècle et se prolonge en Asie dans les années 1970. Elle s'opère grâce aux nouvelles technologies d'amélioration végétale et animale par sélection et hybridation, de fertilisation par les engrais minéraux, de protection des productions par les produits zoo- et phytopharmaceutiques et de la moto-mécanisation. Elle s'accompagne aussi de remaniements fonciers par remembrements et concentrations des exploitations du fait de la forte augmentation de productivité du travail et d'économie d'échelle. Grâce au développement des transports et aux innovations, une spécialisation des productions s'opère également: grandes cultures dans certains régions, herbages et élevage dans d'autres, selon la fertilité des sols et le relief (11). Une crise de surproduction s'ensuit dans l'UE dans les années 1970-1980, que la PAC est accusée d'avoir amplifiée: "une montagne de beurre et un fleuve de lait".

Par ailleurs, MAZOYER et ROUDART (11) rapportent que des variétés à haut rendement de riz, blé et maïs ont permis une extension limitée de la 2ème révolution agricole en Asie, en Amérique et dans une moindre mesure en Afrique. Cette extension restreinte aux régions fertiles a été appelée révolution verte. Les coûts en intrants d'engrais et produits en ont évincé la petite paysannerie pauvre. Outre une réduction de cette dernière ou carrément son exclusion, la 2ème révolution agricole a essuyé des revers environnementaux et sanitaires par usage abusif d'engrais et de produits phyto-et zoosanitaires, par des épizooties massives et des infestations des cultures à grande échelle, par la crise d'infection aux prions, etc.

La surproduction agricole des années 1970-80 conduit à une réorganisation de l'INRA. Il en est résulté un changement des relations entre le laboratoire et le champ aux détriments du second, par un changement d'objectifs et de méthodes selon deux axes d'évolution structurelle. Le premier est un axe pluridisciplinaire vers l'aménagement du territoire ou géogranomie (12) et les systèmes agraires, l'autre vers l'échelle beaucoup plus fine de la bioingénierie moléculaire et cellulaire. JOUVE (13) qualifie le développement du premier axe de systémique, après une période analytique où l'enseignement était et reste encore parfois constitué d'une sorte de patchwork ou archipel de connaissances en pédologie, physiologie végétale, botanique, etc., selon une structure institutionnelle comparable au schéma de la figure1. L'approche systémique constitue pour JOUVE l'avènement d'une science agronomique autonome apte à intégrer aussi les problèmes environnementaux qui se posent à l'échelle de terroirs, du bassin versant ou de la région.

3ème révolution agricole moderne

Elle démarre au milieu des années 1990 et se marque par une expansion des PGM (plantes génétiquement modifiées) dont principalement le soja, le coton et le maïs sur déjà près de 12% des terres arables (14). En Amérique latine et en Argentine en particulier, le paquet technologique comprend aussi le semis direct lié au soja transgénique résistant aux herbicides et qui permet un gain de travail de 50%. De plus, un paquet organisationnel de cette révolution oriente l'agriculture vers le gigantisme où l'agriculteur devient un simple rentier de ses terres, les travaux étant réalisés par des entreprises de matériel agricole et les avances de fonds pour chaque campagne par des investisseurs extérieurs à l'exploitation (15). Les "peones" ou salariés agricoles sont évincés du monde du travail, l'agriculture familiale marginalisée et les propriétaires terriens deviennent de simples rentiers. Une tendance vers une agriculture sans agriculteurs?

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(1) BOULAINE, J. et J.P. GROS; 1998. D'olivier de Serres à René Dumont, portraits d'agronomes. Lavoisier TEC&DOC, Paris.

(2) PAPY, F.; 2008. Le système de culture: un concept riche de sens pour penser le futur. Cah. Agric. vol.17, 3.

(3) DUHAMEL DU MONCEAU, H.-L.; 1750-1759. Traité de la culture des terres, suivant les principes de M. Tull, Anglois. H.L. Guérin, Paris.

(4) DENIS, G.; 2004. L'agronomie au sens large. Une histoire de son champ, de ses définitions et des mots pour l'identifier. Congrès "Histoire et Agronomie" (séance introductive), Centre international de recherche agronomique, Montpellier.

(5) DE GASPARIN, A.; 1843. Cours d'agriculture. Maison rustique, Paris.

(6) AMPERE, A-M.; 1834. Essai sur la philosophie des sciences ou exposition analytique d'une classification naturelle de toutes les connaissances humaines. Bachelier, Paris.

(7) Dialogue et démocratie suisse. La civilisation agraire.

(8) THAER, A. D.; 1809-10. Grundsätze der rationellenLandwirthschaft, Realschulbuchhandlung. Berlin, 3 vol.

(9) DENIS, G.; 2001. Du physicien agriculteur du XVIIIe siècle à l’agronome des XIXe et XXe siècles : mise en place d’un champ de recherche et d’enseignement.» In: "Autour d’Olivier de Serres : Pratiques agricoles et pensée agronomique." Paris, C.R. Acad. Agri. Fr., vol. 87, n° 4: 81-103.

(10) Wikipédia: révolution industrielle

(11) MAZOYER, M. et L. ROUDART; 2002. Histoire des agricultures du monde. Seuil.

(12) BENOIT, M., J.-P. DEFFONTAINES et S. LARDON; 2006. Acteurs et territoires locaux. Vers une géoagronomie de l’aménagement, Paris, INRA éd. / Quae éd., coll. « Savoir-faire ».

(13) JOUVE, Ph.; 2007; Périodes et ruptures dans l'évolution des savoirs agronomiques et de leur enseignement. In: "Histoire et agronomie. Entre ruptures et durée." IRD ORSTOM.

(14) REGNAULT, H., X. ARNAUD DE SARTRE et C. REGNAULT-ROGER; 2012. Les révolutions agricoles en perspective (Introduction). Ed. France Agricole, Paris.

(15) ALBLADEJO, C. et X. ARNAUD DE SARTRE; 2012. Une révolution agricole incomplète? Leçons d'Argentine. In: Les révolutions agricoles en perspective. Ed. France Agricole, Paris.