agrophilosophie

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Objet du blog

Ethique, histoire, épistélomologie de l'agronomie en annexe du site de l'agronome philosophe

HISTO 4. Auteurs agromanes et physiciens ruraux

agrophilosophiePosted by opdecamp 14 Apr, 2014 09:05

Selon DENIS (2001), c'est au 18ème siècle avec la création des sociétés d'agriculture et d'économie en Grande Bretagne d'abord et sur le continent européen ensuite, qu'émerge une communauté structurée d'auteurs et de savants ruraux, prémices de l'avènement de la science agronomique au 19ème siècle. C'est ainsi qu'en 1723 à Edimbourg est créée la société pour l’amélioration de la connaissance de l’agriculture (Honourable Society for Improving in the Knowledge of Agriculture).

C'est à cette époque que le mouvement physiocratique s'organise aussi derrière son chef de file François Quesnay. CHARBIT (2002) en décrit les fondements économiques et politiques, basés sur le gouvernement de la nature et l'idée que l'agriculture est la source exclusive de la richesse, proposant ainsi la première théorie économique cohérente.

François Quesnay (1694-1774), chef de file des physiocrates: source image.

Comme l'indique DENIS (op. cit.), les auteurs qui cherchent à améliorer l'agriculture par la science rapprochent expérience savante et expérience professionnelle, induction et utilité. Mais, il n'existe pas encore de science de l'agriculture. Cependant, une tradition millénaire d'auteurs agromanes a déjà rassemblé des observations et réflexions sur les techniques agricoles. La plupart sont cités par VANDERPOOTEN (2012) et quelques-uns par PERRET (2005) ou DENIS (op.cit.), tels que:
- aux 16ème et 17ème siècles Olivier de Serres, Bernard Palissy ou encore Tarello et Campanella et Xu Guangqi;
- au Moyen-âge Pierre de Crescent et Ibn Al Awwam;
- à l'Antiquité: Théophraste, Magon de Carthage, Varron, Columelle, Pline l'Ancien et Palladius.

Statue de Columelle à Cadix: source

Au 18ème siècle, DENIS (op.cit.) précise cependant qu'il n'existe encore ni formation, ni statut de savant en agriculture, même si les termes d'agronome et d'agronomie existent déjà depuis 1760-61. L'institution royale agronomique de Grignon est créée en 1826 et l’Institut national agronomique en 1848.

VANDERPOOTEN (op.cit., page 234) considère Bernard Palissy comme le fondateur de l'agronomie en tant que science et ce dès le 16ème siècle. Il rapporte ainsi que quelques années avant la parution (1600) du Théâtre d'agriculture d'Olivier de Serres, PALISSY (1563) a produit une esquisse "totalement innovante des lois de la fertilisation et de la physiologie végétale". Il a "posé les principes de la minéralisation de la matière organique, de la nutrition des plantes et des restitutions: le fumier rend à la terre les éléments emportés par les récoltes sous formes de «sels»". Mais, pour FELLER (2007), la notion de "sel" de Bernard Palissy est un "sel-principe" distinct de notre perception actuelle de sel-chimique et conclut qu'il faut abandonner "le côté génial et précurseur de Palissy concernant la nutrition minérale des plantes".

Statue de Bernard Palissy, devant l'église de Saint-Germain-des-Prés, Paris.
© Photos:Serge Jodra, 2010. Source

Si l'on se réfère à VANDERPOOTEN (op. cit), dès l'Antiquité les textes des auteurs agromanes sur les savoirs et savoir-faire agricoles se rapportent aux observations et techniques culturales en relation directe ou indirecte avec la fertilité des sols:
- Théophraste (4è-3è siècle av. JC) observe déjà l'effet favorable de certaines plantes enfouies comme "engrais vert" telles que la fève. Mais, DOMMERGUES et MANGENOT (1970) précisent que ce n'est qu'au 19ème siècle que BOUSSINGAULT met en évidence l'aptitude des légumineuses à fixer l'azote atmosphérique, que BEIJERINCK isole les Rhizobium en 1888 et qu'HELLRIEGEL et WILFARTH démontrent que seules les légumineuses nodulées bénéficient de cette aptitude. Théophraste souligne aussi l'intérêt de la jachère et compare l'efficacité relative de la houe et de l'araire selon les types de sols.
- Varron (116 à 27 av. JC) base le choix des cultures selon l'entité géomorphologique des terres (plaine, colline, montagne) et selon les qualités des sols (composition, propriétés plus ou moins fines et grasses) associées à la végétation sauvage. Il cite notamment le lupin, la vesce et la lentille comme plantes améliorantes appelées "legumina" tantôt "legarica". Il cite des chiffres très élevés de rendements céréaliers, de 100 pour 1 qui laissent circonspects.
-Columelle (1er siècle) est le plus important des écrivains "géoponiques" (VANDERPOOTEN, op. cit.) et le premier à affirmer la nécessité d'un enseignement agricole. Il impute à la décomposition de la litière végétale naturelle la bonne fertilité agricole initiale des sols, comprend qu'elle doit être entretenue par des apports de fumier dont il précise les quantités à épandre selon leur origine. Il réfute aussi l'opinion courante de la possibilité de l'épuisement de la fertilité des sols et préconise de les comparer par leurs qualités différentielles notamment sur base de leur consistance au toucher, de leur goût et de leur végétation naturelle initiale. Il insère la prairie dans la rotation culturale et fournit des conseils sur les types de culture selon les types de sol, sur les méthodes de défrichement, de préparation du sol, les densités de semis et l'entretien des cultures, donne au lupin la force du fumier comme engrais vert, etc.
- Pline l'Ancien (23-79) écrit une "Histoire naturelle" de 37 livres dont le 28ème débute par un hymne à la terre. Il donne des informations précises sur le matériel agricole à l'époque romaine, évoque la charrue à avant-train, le vallus (moissonneuse gauloise), la pratique du marnage comme amendement en Gaule.
Araire: source

Charrue à avant train (source: http://www.saint-lo.fr/Culture/Musees/Musee-du-Bocage-normand/Collections/Galerie-de-photos)

Vallus (moissonneuse gauloise): source

- Ibn Al Awwam (11-12ème siècle) est connu comme auteur agromane d'Andalousie pour son "Livre de l'Agriculture". C'est non seulement un compilateur mais aussi un théoricien et expérimentateur. Selon ses théories, le travail du sol jusqu'à pulvérisation des mottes contribue à sa fertilisation, idée qui sera aussi avancée par Jethro TULL (1674-1741). Une succession constante de cultures est pratiquée en zone irriguée, incluant luzerne, trèfle, pois, vesce, fève, lupin. Les connaissances des sols s'affinent par l'observation et la combinaison expérimentale de divers facteurs pédologiques. Une nomenclature des sols abondante et détaillée est élaborée.
- Pierre de Crescent est un italien (Bologne, 1233-1320) qui écrivit en latin un traité rustique traduit en français sous le titre de "Livre des profits champêtres et ruraux". Il s'attarde sur le vallus, les travaux de moisson et le calendrier agricole. Il décrit 23 plantes dont 9 céréales: blé, far, épeautre, seigle, orge, avoine, millet, panic et sorgho. Il recommande le lupin comme plante améliorante, le compostage des déchets végétaux en cas de manque de fumier ainsi que l'utilisation de cendres.
- Olivier de Serres est connu pour son "Théâtre d'agriculture et mesnage des champs" (1600). Cet ouvrage s'ouvre directement sur la connaissance des sols et la portée des terroirs. Il reprend les grandes idées déjà émises à leur sujet par les anciens et que leurs qualités sont révélées par leur couleur, leur odeur, leur consistance et plasticité et plus sûrement encore par la végétation qu'ils portent. Au niveau de l'implantation d'une exploitation agricole, il relève le besoin de commodités comme la disponibilité et la qualité de l'eau, la fertilité du sol et la praticabilité des chemins. Ce sont les qualités des sols qui doivent présider à la répartition des cultures dans l'exploitation. Il détaille aussi les pratiques d'amélioration foncière comme le drainage et préconise d'améliorer aussi les terres excessivement argileuses ou sablonneuses par l'apport de leur contraire. Il décrit de manière détaillée la pratique de défrichement par l'écobuage. Il distingue 3 sortes de terres: grasses, moyenne et maigres et recommande de régler les rotations sur la fertilité des sols (systèmes de culture). En matières de fertilisation et d'amendements, il traite du fumier dont la qualité varie selon l'origine; pigeon et volaille en tête, puis moutons et chèvres, chevaux et mulets, boeufs et ânes et enfin porcs. Chaux, herbe des fèves et des lupins, marne, cendres, déchets végétaux et marc de raisin sont également passés en revue. De Serres accorde une importance particulière au choix et au renouvellement des semences tous les 3 ou 4 ans avec du grain pris au loin (du Midi vers le Nord), préconise de prendre la semence d'une terre maigre pour ensemencer une terre grasse. Il pressent peut-être ainsi quelques éléments de génétique mais il adhère à une croyance de dégénérescence d'une espèce en une autre tel que le froment en avoine. Il a une prédilection pour les plantes fourragères, les prairies de fauche et en particulier pour la luzerne. Il a aussi la notion des fluctuations des prix du marché: vendre les blés lorsque les prix s'élèvent et les conserver lorsqu'ils sont bas. Son "Théâtre d'agriculture" marque l'apogée de la littérature agricole.

Comme le souligne PERRET (2005), avant l'avènement de l'agronomie comme une science de l'agriculture au 18ème ou 19ème siècle, des connaissances et des innovations se sont construites de manière progressive et différenciée dans les diverses sociétés depuis le début du néolithique, ce dont témoignent les textes des auteurs ruraux précités. L'agronomie se démarque ainsi par une forte originalité dans l'histoire des sciences et par une double vocation exprimée par "la tension dialectique entre sa construction sociale et ses bases physiques". Je pense que l'interaction manifeste entre les sociétés rurales et les pratiques agricoles locales s'exprime dans l'évolution des systèmes agraires sur des aires territoriales de plus en plus spécifiques pour aboutir à de véritables "terroirs" de taille très variable selon les conditions écologiques, géomorphologiques, pédologiques et socio-économiques.

Enfin, PERRET (op.cit) avance plusieurs raisons à l'avènement de l'agronomie comme domaine scientifique, en superposition avec les savoirs et savoir-faire des agriculteurs:
- l'apparition d'enjeux et de projets de société nationaux puis mondiaux;
- un rythme endogène d'innovations devenu trop lent par rapport à celui de l'environnement socio-économique, en citant SEBILLOTTE (1994);
- un besoin de recherche et de vulgarisation face à la dégradation des ressources naturelles, en citant notamment GILLET et al. (2003);
- le mouvement physiocratique, évoqué en début de ce "post", ainsi que le début de la première révolution agricole.

Références citées:

CHARBIT Y.; 2002. L'échec politique d'une théorie économique : la physiocratie. In: Population, 57e année, n°6: 849-878. Document PDF disponible à l'adresse: <http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/pop_0032-4663_2002_num_57_6_7372>
DENIS G.; 2001. Du physicien agriculteur du XVIIIe siècle à l’agronome des XIXe et XXe siècles : mise en place d’un champ de recherche et d’enseignement.» In: "Autour d’Olivier de Serres : Pratiques agricoles et pensée agronomique." Paris, C.R. Acad. Agri. Fr., vol. 87, n° 4: 81-103.
DOMERGUES Y. et F. MANGENOT; 1970. Ecologie microbienne du sol. Masson & Cie: 796 p.
FELLER C.; 2007. Une fausse rupture ou l'intérêt du retour aux sources en histoire de l'agronomie. L'exemple de la nutrition minérale des plantes et du "génial" Palissy. In: "Histoire et agronomie. Entre ruptures et durée." IRD: 182-201.
GILLET T., J. MERCOIRET., J. FAYE & M.R. MERCOIRET; 2003. Natural Resource Management. In: Supporting small-scale farmers and rural organisations : learning from experiences in western Africa. A handbook for development operators and local managers. (Perret S. & Mercoiret M-R. editors) Protea-CIRAD Publ., Pretoria, South Africa: 209-225.
PALISSY B.; 1563. Traité des sels divers et de l'agriculture.
PERRET S.; 2005. Quelle agronomie pour le développement durable? Histoires, concepts, pratiques et perspective. CIRAD: 145 pp. Document pdf: <http://hal.archives-ouvertes.fr/docs/00/12/70/73/PDF/RapportHdrPerretDiffusion.pdf>
SEBILLOTTE M.; 1994. Recherches-système et action. Excursions interdisciplinaires. In : Recherches-Système en Agriculture et Développement Rural, Symposium International, Montpellier, France, 21 -25 Novembre 1994: 39-79.
VANDERPOOTEN M.; 2012. 3000 ans de révolution agricole. Techniques et pratiques agricoles de l'Antiquité à la fin du XIXe siècle. L'Harmattan: 329 p.



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