agrophilosophie

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Objet du blog

Ethique, histoire, épistélomologie de l'agronomie en annexe du site de l'agronome philosophe

Histo 1 L'agronomie occidentale depuis 1750

agrophilosophiePosted by opdecamp 26 Sep, 2013 08:56

Pour BOULAINE et GROS (1), cité par PAPY (2), c'est à la mi-18ème siècle que naît l'agronomie savante avec l'ouvrage de vulgarisation de Henri-Louis DUHAMEL DU MONCEAU (3) inspiré d'une théorie de l'alimentation des plantes et des principes de culture de Jethro TULL (1674-1741). Ce dernier considérait la terre minérale comme une source inépuisable de nutriments.
Mais d'après DENIS (4), si l'on désigne l'agronomie, dans son sens large, par le domaine des diverses sciences appliquées spécifiquement à l'agriculture, ce terme n'est utilisé comme tel en France qu'à la mi-19ème siècle par DE GASPARIN (5) et AMPERE (6), à l'heure de la révolution industrielle, marquant la transition d'une civilisation agraire à une civilisation scientifique (7).
En Grande-Bretagne, le premier dispositif expérimental important est crée en 1843 à ROTHAMSTED par John Bennet LAWES et se consacra à vérifier le bien-fondé des principes de nutrition minérale des plantes proposés par Justus LIEBIG en 1840.

Jethro TULL (1674-1741) et Henri-Louis DUHAMEL DU MONCEAU (1700-1782)

Plutôt qu'un ensemble de connaissances inféodées à un petit nombre de sciences comme la chimie ou l'histoire naturelle, les sciences agronomiques sont considérées comme un éventail de disciplines d'un seul tenant technique et scientifique. Et c'est dans cet esprit que se crée en France en 1848, l'Institut national agronomique voué à la recherche, puis la première station agronomique à Nancy en 1868.

En Allemagne, les premières stations datent de 1850 et se dédient à la nutrition des plantes et aux engrais organiques sur base de la conception fondatrice de la théorie de l'humus de Albrecht THAER (8), définissant l'agronomie comme étant l'étude du sol et de la terre agricole.

Aux Etats-Unis l'équivalent du 2ème cycle universitaire en sciences agronomiques (niveau master/ingénieur) s'obtient dans les "graduate schools" dont la première, en 1908, est la "Bussey Institution, rattachée au département des sciences appliquées d'Harvard, tandis que les stations d'expérimentation y datent de 1887.

1ère révolution agricole moderne

Les savoirs et savoir-faire des prédécesseurs des agronomes, dénommés "physiciens agriculteurs", auteurs (husbanders) et savants ruraux (agriculturists) selon DENIS (9), sont à l'origine de l'intensification du système de culture de la 1ère révolution agricole. Elle est basée sur la disparition de la jachère et l'adoption d'une rotation initiée en 1720 par Charles TOWNSHEND (10). Il s'agit de la rotation dite "du Norfolk", constituée d'une succession de cultures céréalières (blé, orge) et fourragères (navet fourrager, luzerne ou trèfle) dans le système de culture (SC). Elle s'accompagne de l'accroissement du cheptel dans le système d'élevage. Une référence particulière doit être faite au cheptel ovin qui alimente l'industrie lainière. Il en résulte une augmentation de la production animale, de la force de traction animale, de la fumure organique et des rendements céréaliers (11).

2ème révolution agricole moderne

En France se constituent en 1940 et 1942 les stations centrales de coordination. Elles sont organisées selon 7 sciences accessoires autour de la science centrale d'agronomie générale et de biochimie végétale telles que schématisée à la figure 1.

Figure 1. Organisation de la recherche en sciences agronomiques en France en 1940-42 d'après DENIS (4)

Depuis la création de l'INRA (Institut nationale de recherche agronomique) en 1946 et jusque dans les années 1970, le modèle français regroupera peu à peu les sciences végétales, animales, forestières, vétérinaires, hydrobiologiques et finalement économiques et sociales.

La 2ème révolution agricole se déroule en Europe à la moitié du 20ème siècle et se prolonge en Asie dans les années 1970. Elle s'opère grâce aux nouvelles technologies d'amélioration végétale et animale par sélection et hybridation, de fertilisation par les engrais minéraux, de protection des productions par les produits zoo- et phytopharmaceutiques et de la moto-mécanisation. Elle s'accompagne aussi de remaniements fonciers par remembrements et concentrations des exploitations du fait de la forte augmentation de productivité du travail et d'économie d'échelle. Grâce au développement des transports et aux innovations, une spécialisation des productions s'opère également: grandes cultures dans certains régions, herbages et élevage dans d'autres, selon la fertilité des sols et le relief (11). Une crise de surproduction s'ensuit dans l'UE dans les années 1970-1980, que la PAC est accusée d'avoir amplifiée: "une montagne de beurre et un fleuve de lait".

Par ailleurs, MAZOYER et ROUDART (11) rapportent que des variétés à haut rendement de riz, blé et maïs ont permis une extension limitée de la 2ème révolution agricole en Asie, en Amérique et dans une moindre mesure en Afrique. Cette extension restreinte aux régions fertiles a été appelée révolution verte. Les coûts en intrants d'engrais et produits en ont évincé la petite paysannerie pauvre. Outre une réduction de cette dernière ou carrément son exclusion, la 2ème révolution agricole a essuyé des revers environnementaux et sanitaires par usage abusif d'engrais et de produits phyto-et zoosanitaires, par des épizooties massives et des infestations des cultures à grande échelle, par la crise d'infection aux prions, etc.

La surproduction agricole des années 1970-80 conduit à une réorganisation de l'INRA. Il en est résulté un changement des relations entre le laboratoire et le champ aux détriments du second, par un changement d'objectifs et de méthodes selon deux axes d'évolution structurelle. Le premier est un axe pluridisciplinaire vers l'aménagement du territoire ou géogranomie (12) et les systèmes agraires, l'autre vers l'échelle beaucoup plus fine de la bioingénierie moléculaire et cellulaire. JOUVE (13) qualifie le développement du premier axe de systémique, après une période analytique où l'enseignement était et reste encore parfois constitué d'une sorte de patchwork ou archipel de connaissances en pédologie, physiologie végétale, botanique, etc., selon une structure institutionnelle comparable au schéma de la figure1. L'approche systémique constitue pour JOUVE l'avènement d'une science agronomique autonome apte à intégrer aussi les problèmes environnementaux qui se posent à l'échelle de terroirs, du bassin versant ou de la région.

3ème révolution agricole moderne

Elle démarre au milieu des années 1990 et se marque par une expansion des PGM (plantes génétiquement modifiées) dont principalement le soja, le coton et le maïs sur déjà près de 12% des terres arables (14). En Amérique latine et en Argentine en particulier, le paquet technologique comprend aussi le semis direct lié au soja transgénique résistant aux herbicides et qui permet un gain de travail de 50%. De plus, un paquet organisationnel de cette révolution oriente l'agriculture vers le gigantisme où l'agriculteur devient un simple rentier de ses terres, les travaux étant réalisés par des entreprises de matériel agricole et les avances de fonds pour chaque campagne par des investisseurs extérieurs à l'exploitation (15). Les "peones" ou salariés agricoles sont évincés du monde du travail, l'agriculture familiale marginalisée et les propriétaires terriens deviennent de simples rentiers. Une tendance vers une agriculture sans agriculteurs?

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(1) BOULAINE, J. et J.P. GROS; 1998. D'olivier de Serres à René Dumont, portraits d'agronomes. Lavoisier TEC&DOC, Paris.

(2) PAPY, F.; 2008. Le système de culture: un concept riche de sens pour penser le futur. Cah. Agric. vol.17, 3.

(3) DUHAMEL DU MONCEAU, H.-L.; 1750-1759. Traité de la culture des terres, suivant les principes de M. Tull, Anglois. H.L. Guérin, Paris.

(4) DENIS, G.; 2004. L'agronomie au sens large. Une histoire de son champ, de ses définitions et des mots pour l'identifier. Congrès "Histoire et Agronomie" (séance introductive), Centre international de recherche agronomique, Montpellier.

(5) DE GASPARIN, A.; 1843. Cours d'agriculture. Maison rustique, Paris.

(6) AMPERE, A-M.; 1834. Essai sur la philosophie des sciences ou exposition analytique d'une classification naturelle de toutes les connaissances humaines. Bachelier, Paris.

(7) Dialogue et démocratie suisse. La civilisation agraire.

(8) THAER, A. D.; 1809-10. Grundsätze der rationellenLandwirthschaft, Realschulbuchhandlung. Berlin, 3 vol.

(9) DENIS, G.; 2001. Du physicien agriculteur du XVIIIe siècle à l’agronome des XIXe et XXe siècles : mise en place d’un champ de recherche et d’enseignement.» In: "Autour d’Olivier de Serres : Pratiques agricoles et pensée agronomique." Paris, C.R. Acad. Agri. Fr., vol. 87, n° 4: 81-103.

(10) Wikipédia: révolution industrielle

(11) MAZOYER, M. et L. ROUDART; 2002. Histoire des agricultures du monde. Seuil.

(12) BENOIT, M., J.-P. DEFFONTAINES et S. LARDON; 2006. Acteurs et territoires locaux. Vers une géoagronomie de l’aménagement, Paris, INRA éd. / Quae éd., coll. « Savoir-faire ».

(13) JOUVE, Ph.; 2007; Périodes et ruptures dans l'évolution des savoirs agronomiques et de leur enseignement. In: "Histoire et agronomie. Entre ruptures et durée." IRD ORSTOM.

(14) REGNAULT, H., X. ARNAUD DE SARTRE et C. REGNAULT-ROGER; 2012. Les révolutions agricoles en perspective (Introduction). Ed. France Agricole, Paris.

(15) ALBLADEJO, C. et X. ARNAUD DE SARTRE; 2012. Une révolution agricole incomplète? Leçons d'Argentine. In: Les révolutions agricoles en perspective. Ed. France Agricole, Paris.





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