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Objet du blog

Ethique, histoire, épistélomologie de l'agronomie en annexe du site de l'agronome philosophe

Histo 2.1 Institutions d'agronomie coloniale

agrophilosophiePosted by opdecamp 22 Oct, 2013 16:47

Durant la période coloniale, de 1900 à 1960, les sciences tropicales furent institutionnalisées de manière distincte, prioritairement dans les domaines de la médecine et de l'agriculture. Pour l'agronomie coloniale, BONNEUIL (1) et DRACHOUSSOF (2) en retracent l'historique pour la France et la Belgique. HODGE (3) fournit une analyse historique assez détaillée pour la Grande-Bretagne. ROSEBOOM et al. (4) s'intéressent plus particulièrement à la recherche agronomique conduite en Afrique et en présentent également une perspective historique. TOURTE (5) en retrace l'histoire pour l'Arique francophone.

L'idéologie politique de fond est celle du colonialisme scientifique défendue par CHAMBERLAIN à l'Office Colonial britannique (CO), en vue d'alimenter en matières premières l'industrie et d'accroître la puissance commerciale en produits manufacturés à l'issue de la 1ère révolution industrielle.

Initialement l'agriculture des plantations apparaît comme le modèle préféré du développement colonial avec une préférence pour des entreprises à grande échelle.: Ceylan, Malaisie, Java, Sumatra, Antilles, Amérique latine, Afrique tropicale. Mais ce modèle s'avère vulnérable du fait de la spécialisation et de la sensibilité aux maladies: ruine des plantations de café de Ceylan, déclin constant des colonies sucrières des Antilles britanniques par la concurrence de la betterave, etc. Dès lors, les années 1880 et 1890 voient le début d'efforts concertés pour promouvoir l'agriculture scientifique comme moyen de résoudre les problèmes des plantations, à rendre plus efficace l'agriculture indigène et rompre le déclin des industries agricoles.

Ce sont les Allemands qui créent la première station de recherche agronomique en Afrique à Amani en Tanzanie, d'abord établie comme jardin botanique en 1890 puis dotée de laboratoires et d'une petite équipe de recherche en 1902. Elle se consacre notamment à l'étude des propriétés des sols, des méthodes d'irrigation et de la physiologie végétale.

L'Office Colonial britannique (CO) dispose d'une longue collaboration avec les jardins botaniques royaux à Kew et dès la fin du 19ème siècle il établit des jardins botaniques secondaires: en Jamaïque (Hope), à la Barbade, en Gambie (Kofu), à l'île Maurice, au Nigéria (Lagos et Old Calabar), à Ceylan (Peradenya) . L'approche agricole sol-plante s'oppose à l'approche botanique exotique et ornementale des centres et jardins. Ainsi sont-ils remplacés au début du 20ème siècle par de nouveaux départements impériaux d'agriculture (IDA) ainsi que par des écoles d'agriculture. Les jardins deviennent des stations et centres d'expérimentation et de vulgarisation. L'Institut Impérial de Kensington prend la relève des jardins de Kew en 1905.

En plus de l'Institut Impérial, le CO entame une collaboration avec la British Cotton Growing Association (BCGA) qui poursuit des objectifs commerciaux et scientifiques. Elle facilite la distribution des semences en amont et assure l'achat, l'égrenage et la commercialisation de coton de qualité.

La France possède un Ministère des Colonies depuis 1894 pour lequel le domaine agricole est une priorité majeure. Un Service central des essais coloniaux y est rattaché en 1899 (5). Dans les colonies, la recherche se base sur des jardins d'essai, tels que Nahanisana et Tamatave à Madagascar, Hann au Sénégal, Camayenne en Guinée, Koulikoro au Mali. Ils réunissent jardin botanique, champs d’expérimentation, laboratoires, salle de collections, etc.. Par ailleurs, l'initiative des industriels est à l'origine des recherches appliquées en textiles tropicaux (coton) dès 1901. Au muséum d'histoire naturelle de Paris, Auguste CHEVALIER développe des idées originales pour les recherches agricoles coloniales, basées sur une reconnaissance des systèmes de culture indigènes et sur l'association de la phytogéographie, de l'ethnobotanique, de l'histoire de l'homme avec la nature, de l'agronomie, à partir du niveau des relations sol-plante jusqu'à celui du système agraire.

Les Allemands sont les tenants les plus enthousiastes du colonialisme scientifique, à l'instigation du secrétaire colonial Bernhard DENBURG, dans le cadre du nouveau programme de développement de 1906 en Afrique de l'Est. Il se base sur une domestication de la nature tropicale par l'expérimentation scientifique agricole. En 1908 est fondé l'Institut colonial de Hambourg pour la formation scientifique et linguistique des colons.

Dans son acception néerlandaise, l'ingénieur agronome (agricultural engineer) existe depuis la moitiè du 19ème siècle et est formé au collège d'agriculture de Wageningen, qui devient Université en 1876. Une station de recherche y est adjointe dès 1877.

MAAT (6) indique que le gouvernement colonial des Indes orientales institue un département d'agriculture en 1905, incluant le jardin botanique de Buitenzorg à Bogor (Java) pour les expérimentations et démonstrations, dans le but d'accroître son contrôle sur la production alimentaire. Le premier Directeur en est le biologiste Melchior TREUB qui développe la recherche sur le riz. Un service de vulgarisation voit le jour en 1910 comme nouvelle branche du département et développe un réseau d'essais démonstratifs variétaux et de fertilisation dans les parcelles villageoises. Pour les cultures de rente en système de plantation (caféier, canne à sucre, tabac, indigo, etc.), le secteur privé développe son propre réseau de démonstration calqué sur les règles du département colonial de l'agriculture, mais de manière simplifiée quant aux exigences bureaucratiques. Des connexions public-privé s'établissent dans la plupart des stations de recherche. Ce réseau est démantelé par l'occupation japonaise lors de la 2ème guerre mondiale et jusqu'à l'indépendance de l'Indonésie en 1945.

Après la première guerre mondiale, l'idée se revivifie d'une organisation centrale à Londres pour diriger et guider la recherche agronomique coloniale et ses services techniques. Le CO met sur pied un comité de recherche coloniale. La station d'Amani des Allemands est reprise sous la dénomination d'East Africa Agricultural Research Station (EAARS). En 1922, l'IDA des Antilles (West Indies) est restructuré à Trinidad en Collège impérial d'agriculture tropicale (ICTA) qui assure la formation scientifique de tous les agents des colonies britanniques et des départements coloniaux d'agricultures de 1924 jusqu'à l'indépendance. Une tendance vers l'autonomie scientifique locale se renforce avec l'institut de recherche sur le thé à Ceylan et celui sur le caoutchouc à Kuala Lumpur fondés dans les années 1920. A l'ICTA, le département de Chimie et Science du sol du professeur Frederik HARDY développe un important programme d'écologie des cultures et de pédologie tandis que le département de Botanique se concentre sur la biologie cellulaire et la génétique de la canne à sucre, du cacaoyer et du bananier. Par ailleurs, une sensibilisation se manifeste dans les années 30 aux problèmes écologiques de conservation des sols, des forêts, et de la désertification. A la fin des années 30, le Conseil consultatif colonial pour l'agriculture et la santé animale (CAC) devient le leader d'une campagne de préservation des ressources naturelles de l'Empire britannique. Une plus grande attention est également accordée aux pratiques agricoles indigènes et aux spécificités locales de sols et de végétation, via notamment les études et avancées pédologiques de Geoffrey MILNE de la station EAARS d'Amani.

ICTA, Trinidad, 1923. Etudiants en instruction dans une jeune bananeraie. Source photo.

En France, une filière tropicale est créée à l'Ecole nationale vétérinaire de Maisons-Alfort et un laboratoire des bois tropicaux ouvre ses portes dès 1917. Des stations d'essai sont mises sur pied à Bambey au Sénégal en 1921 et au Lac Alaotra à Madagascar en 1928. En métropole, la recherche tropicale est menée au sein des chaires universitaires et au Muséum d'histoire naturelle de Paris. En 1921, le jardin de Nogent (station de recherche agricole) et son école d'agronomie coloniale fusionnent en Institut national d'agronomie coloniale, l'INAC. Il poursuit des buts pratiques d'encadrement de la production.

Pour la Belgique, les premiers travaux de recherche agronomique sont conduits aux jardins botaniques de Kisantu et d'Eala dès 1900, mais le roi Léopold II s'engage surtout dans l'exploitation du caoutchouc. Un régime de cultures obligatoires s'instaure également, basé sur le coton. Après la Régie des plantations de la colonie (REPCO) fondée en 1926, vouée à la recherche et à la production, se crée en 1933, sous l'impulsion du prince Léopold III, l'Institut national pour l'étude agronomique du Congo (INEAC) dont le siège est placé à Yangambi. La station secondaire de Rubona au Rwanda se consacre à la lutte anti-érosive et à la production vivrière. Les facultés universitaires d'agronomie en métropole s'enrichissent de sections tropicales.

A gauche: Travaux pratiques à l'INAC en 1934 Source photo: VOLPER (7)
A droite: Essais vivriers de l'INEAC à Yangambi. Source photo: INERA


Le tableau 1 ci-dessous présente les principales institutions d'agronomie coloniale d'avant-guerre 40-45 pour les pays d'Europe du Nord.

Tableau 1: Principales institutions et stations d'expérimentation d'agronomie coloniale d'avant-guerre 40-45 ou 14-18 pour l'Allemagne.

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(1) BONNEUIL, C.; 1990. Des savants pour l'empire, les origines de l'ORSTOM. Cahiers pour l'Histoire du CNRS, 1990-10. Pdf: http://www.histcnrs.fr/pdf/cahiers-cnrs/bonneuil.pdf

(2) DRACHOUSSOF, M.V.; 1989. Historique des recherches en agronomie tropicale africaine. In: Plantes vivrières tropicales; Ed. AUPELF-UREF, John Libbey Eurotext. Paris: p. 5-12

(3) HODGE, J. M.; 2007. Triumph of the Expert: Agrarian Doctrines of Development And the Legacies of British Colonialism. Ohio University Press, Series in Ecology & History: 408 pp.

(4) ROSEBOOM, J.; P. G. PARDET and N. M. BEINTEMA; 1998. The changing organizational basis of african agricultural researh. The Hague, ISNAR. Working paper 98-17: 69 pp.

(5) TOURTE, R.; 2005. Histoire de la recherche agricole en Afrique tropicale francophone (6 volumes). Rome, FAO.

(6) MAAT, H.; 2011. The history and future of agricultural experiments. NJAS - Wageningen Journal of Life Sciences 57: 187–195

(7) VOLPER, S.; 2011. Une histoire des plantes coloniales: du cacao à la vanille. Ed. Quae.



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