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Objet du blog

Ethique, histoire, épistélomologie de l'agronomie en annexe du site de l'agronome philosophe

Histo 2.2 Institutions d'agronomie coloniale

agrophilosophiePosted by opdecamp 22 Oct, 2013 17:16

Suite d'Histo 2.1, basé sur les mêmes sources bibliographiques et d'autres citées en fin de post.

L'administration française, les producteurs et les industriels créent 9 instituts spécialisés par filière de production ou discipline entre 1936 et 1948, dont certains disposaient de stations en Afrique: IFC (caoutchouc), IRHO (huile et oléagineux), IFAC (fruits), IRCT (coton et textiles), CTFT (bois), IEMVT (élevage et médecine vétérinaire). En Indochine, les capitaux français s'investissent dans d'immenses plantations d'hévéa et de palmier à huile, à l'instar des Hollandais en Indonésie et des Britanniques en Malaisie. En Afrique et à Madagascar, ce sont des plantations de taillle moyenne fruitières (bananiers, ananas, etc.) caféières, sisalières, etc. ou plus importantes en coton au Mali, hévéa au Cameroun.

L'Office de la recherche scientifique coloniale (ORSC) est instauré en 1943 et deviendra l'ORSTOM en 1953 (et plus tard IRD). Il donne priorité à la recherche et à la formation, organise parallèlement un corps de scientifiques coloniaux et des centres satellites de recherche, dont Madagascar, Brazaville et Nouméa dès 1946.

Il existe aussi un projet d'Institut national d'agronomie tropicale (INAT), émanant du Muséum et inspiré d'une approche systémique des paysannats tropicaux. Le souhait est d'orienter les recherches agronomiques vers les systèmes de culture et de production. Ce projet avorte et sa mission globale et généraliste est confiée aux services techniques et scientifiques de l’agriculture, de l’élevage, des eaux et forêts du Ministère de la France d’outre-mer ainsi qu'aux 9 Instituts spécialisés (mais le projet INAT sera repris par le CIRAD en 1984).

En Afrique, dans l'après guerre 40-45, sont ouverts ou développés des centres à vocation régionale, chacun comportant un réseau de stations et sous-stations: Bambey pour la zone sahélo-soudanienne; Bouake, Bingerville, Kanka et Seredou en zone tropicale humide; Boukoko en zone équatoriale; Loudima en zone guinéenne et Lac Alaotra en zone tropicale de moyenne altitude. Un déploiement conséquent de stations d'expérimentation ou projets d'aménagements est opéré dans les territoires proprement-dits (en Mauritanie, au Sénégal, Burkina Faso, Niger, Guinée Conakry, Côte d'Yvoire, Togo, Bénin, Cameroun, Tchad, RCA, Gabon, Congo Brazzaville, Madagascar). Les études et les expérimentations agronomiques et vétérinaires sont organisées de manière verticale par classe d'espèce végétale ou animale ou de groupe d'espèces similaires (type filière), et dans chaque classe par voie analytique disciplinaire portant essentiellement sur l'amélioration et la sélection génétique, la phytopathologie, les maladies animales, la fertilisation, l'alimentation animale, etc. La forêt constitue une classe assez diversifiée dans cette organisation verticale dans la filière bois.

Une discipline particulière, la pédologie, s'épanouit en Afrique tropicale et à Madagascar. Un très gros effort d'étude pédogénétique, de caractérisation et de cartographie des sols est entrepris par les pédologues sous la houlette de Georges AUBERT, ainsi que l'étude de l'influence de leur propriétés sur leur utilisation agricole par les agropédologues.

Un renouvellement d'attention aux problèmes écologiques oriente par ailleurs des travaux de recherche en conservation des sols et la création de réserves et parcs naturels.

De 1946 à 1960, l'INEAC belge connaît un important essaimage spatial au Congo, Rwanda et Burundi avec 32 stations, plantations et centres expérimentaux ainsi qu'une organisation de la recherche en divisions tantôt par filières, tantôt par disciplines. L'INEAC contribue à l'organisation de vastes paysannats sous l'impulsion de son Directeur général Floribert JURION. Il s'agit de l'installation d'agriculteurs sur un ensemble de parcelles contigues faisant partie du lotissement clanique traditionnel pour y travailler selon les méthodes inspirées de la tradition locale mais rationalisées pour préserver la fertilité des sols. Le travail est encadré par une service de propagande agricole (vulgarisation) et par un ingénieur agronome, en collaboration avec un agent de société cotonnière. La schéma de la figure 1 en illustre le principe de fonctionnement.

Figure 1. Schéma de fonctionnement d'un paysannat pour un système de culture constitué d'une rotation quadriennale maïs - coton - arachide - manioc, suivie d'une jachère de 16 ans. Source: MALENGREAU (8)


L'objectif est d'intensifier la production et de stabiliser la population locale en villages. La tradition locale pratique une agriculture nomade dite "de rapine" mais en équilibre avec la nature, comme l'indique TONDEUR (9) cité par MALENGREAU (8). Ce système de production est caractérisé par une courte période de cultures suivie d'une longue jachère, des cultures mixtes à cycles différents assurant la transition vers la jachère et par un déplacement fréquent des villages. Un autre objectif était d'arrêter l'exode rural vers les centres urbains. A l'indépendance, ce programme de paysannats va atteindre 10% de la population rurale du pays.

La France s'en inspire et organise des paysannats au Tchad (Youhe, Badé, Torok, Doulougou) avec des résultats satisfaisants, en RCA (Bilolo, MBigou, Kouzindoro, Ouango, Kembé, MBomou, Niakari) sans résultats probants, au Gabon (sur base du caféier, du cacaoyer, du palmier à huile et de cultures vivrières), au Congo Brazzaville (Souanké, Divénié, Komono, Madingou, cataractes de Boko). Les conclusions ultérieures tirées par BREGEON (10) sont qu'ils étaient bien justifiés dans leurs objectifs mais discutables dans leurs modalités et que cette expérience est arrivée trop tard.

Malgré le remaniement de l'Empire britannique avec la création des Etats indépendants de l'Inde et du Pakistan en 1947, de la Birmanie et Ceylan en 1948, un espoir de renaissance se profile en Afrique et en Asie avec de nouvelles frontières plus orientales. Une nouvelle vague de colonialisme scientifique monte entre 1947 et 1951, basée sur deux nouvelles corporations, la CDC (Colonial Development Corporation) et l'OFC (Overseas Food Corporation). Les objectifs restent l'amélioration du bien-être et des conditions de vie générales indigènes et l'accroissement de l'approvisionnement en matières premières de l'économie nationale. Une pénétration profonde des sociétés agraires locales s'ensuit, principalement en Afrique, en vue d'intensifier le développement rural.

Plus de 70 initiatives majeures de développement agricoles sont comptées à l'actif du CO en 1955, principalement selon les thématiques suivantes:

- conservation de l'eau et du sol;

- production alimentaire;

- irrigation et drainage;

- réinstallations des populations;

- intégration de l'agriculture et de l'élevage;

- culture mécanisée pour le coton, riz et paddy, arachide;

- coopératives et groupements fermiers.

Mais la plupart de ces projets dirigés de la métropole se révélèrent décevants sinon parfois carrément désastreux et l'initiative est confiée aux pouvoirs locaux dans les années 1950.

On relève ainsi l'impopularité et l'échec des programmes de lutte anti-érosive et de destocking par exemple dans le projet Sukumaland en Tanzanie. Dans ce même pays, le programme EAGS (East Africa Groundnut Scheme), envisage une véritable révolution agricole dans des régions marginales faiblement peuplées. 1.300.000 ha devaient ainsi être défrichés et répartis sur une centaine d'unités d'exploitation mécanisées d'environ 12.000 ha chacune, pouvant produire 600.000 à 800.000 tonnes d'arachides chaque année à raison de 1000 à 1500 kg/ha. Une véritable invasion de tracteurs et de bulldozers (défrichage) et un budget sur 6 ans de 24 millions de Livres sterling + 1,25 million pour la construction d'une voie de chemin de fer et d'un port maritime. La gestion en est confiée à l'OFC en 1948. Le soutien scientifique est assurée par des institutions de recherche et par la station de ROTHAMSTED. Le projet se révèle être dès le départ un "éléphant blanc" à cause d'une évaluation insuffisante des conditions climatiques (irrégularité des pluies, sécheresses) et des conditions pédologiques à Kongwa, zone initiale choisie pour le démarrage. Une sous-évaluation des difficultés de fourniture et d'opération des engins mécaniques lourds prévus pour le défrichage, les labours et semis est également diagnostiquée.

Un défi majeur pour la politique coloniale britannique d'après-guerre, comme pour les autres puissances coloniales est de stabiliser une agriculture itinérante par intégration de l'agriculture et de l'élevage dans un système mixte (mixed farming). Il doit permettre aussi de résoudre le problème de la fertilité des sols et la mécanisation via la traction animale. Mais, cultivateurs et éleveurs constituent des clans ou des ethnies distincts et entrent souvent en conflit pour les terres. L'utilisation d'engrais minéraux semble incontournable au CAC (Colonial Advisory Council of Agriculture and Animal Health) en 1948 et la mise en place d'essais dans les stations est préconisée ainsi que l'étude des aspects sociaux et matériel d'une agriculture mécanisée. Mais le régime foncier et le mode de tenure des terres traditionnels s'avèrent un obstacle par la fragmentation des superficies de génération en génération, ce qui rend vaines les économies d'échelle et ampute les exploitations intensifiées de la rentabilité nécessaire.

HODGE (3) conclut au rôle crucial joué par l'agronomie coloniale dans l'institutionnalisation et la globalisation du savoir et de l'autorité scientifique, qui grandiront encore dans l'époque post-coloniale. Il critique aussi la bureaucratie et l'idéologie centralisées qui ont prévalu durant cette époque.

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(3) HODGE, J. M.; 2007. Triumph of the Expert: Agrarian Doctrines of Development And the Legacies of British Colonialism. Ohio University Press, Series in Ecology & History: 408 pp.

(8) MALENGREAU, G.; 1949. Vers un paysannat indigène. Les lotissements agricoles au Congo belge. Rapport de mission. Mém. de l'Inst. Royal colonial belge, Collection in-8°, tome 19, fasc.2 Document pdf

(9) TONDEUR, G; 1947. La conservation du sol au Congo belge. Bull. agricole du Congo belge, vol. 38, 2.

(10) BREGEON, J.-J.; 1998. Un rêve d'Afrique. Administrateurs en Oubangui-Chari, la Cendrillon de l'Empire. Paris, Denoël: 324 p.







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