Réflexions agrosystémiques

Mutations agraires en landes de GascogneSystèmes agraires

Posté par opdecamp 22 sept., 2016 09:02

Les niveaux de la nappe phréatique et son drainage naturel ou artificiel discriminent les landes humides, sèches et mésophiles dans le grand ensemble paysagique des landes de Gascogne. La lande humide occupe les sommets quasi-horizontaux du plateau qui sont mal drainés par l'Eyre, le Ciron et leurs ruisseaux affluents dans le département de la Gironde. Ces sommets formaient de vastes marécages en automne-hiver, localement tourbeux, et dont l'eau ne s'évacuait pratiquement que par évapotranspiration.

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Extension approximative de la lande humide. Source: Louis PAPY (1977)

La lande humide est l'ancien domaine du Saltus, des parcours à moutons. PAPY (1977) indique que le sable repose sur un complexe fluviatile plio-quaternaire de sables et graviers intercalés d'argiles. Ces dernières constituent le niveau imperméable et lorsqu'elles affleurent, elles peuvent fragmenter la nappe.

Les interfluves forment le sommet du plateau mais aussi ses versants peu inclinés et parfois très larges où se déploie alors la lande semi-humide qualifiée aussi de "mésophile". Elle constitue une transition progressive ou diffuse vers la lande sèche constamment bien drainée à proximité des cours d'eau.

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Lande humide à mésophile et lande sèche dans le secteur de la Grande Leyre et de la Petite Leyre. Source: TRICHET et al. (1999)

TRICHET et al. (1999) précisent que c'est dans la lande mésophile que les podzols présentent un "alios" car ce dernier nécessite pour sa formation et son induration une alternance de phases humides (mobilisation du fer dans sa forme réduite) et de phases sèches (précipitation du fer oxydé).

La lande humide est pratiquement inondée en automne-hiver et PAPY (op. cit.) rappelle que les gens du pays y ont creusé dès le XVIIIe siècle des fossés de drainage dénommés "crastes" qui se déversent dans les rivières. Le but étant de conquérir de nouvelles terres pour les cultures ou le "pignada" (pinède). L'Ager et la Silva "artificielle" de sylviculture conquéraient ainsi le Saltus (semi-naturel).

Blog imagePhoto de craste: fossé de drainage en lande humide. Source: http://monumerique.aquitaine.fr/2010-2011/louisdefoix/case05.html

PAPY (op. cit.) relate l'évolution de la lande humide et mésophile. Suite à la loi de 1857 (Napoléon III), les communes se voient obligées d'assainir et d'ensemencer les communs du Saltus avec le pin, de même pour les propriétaires fonciers, tandis que le Service de l'Hydraulique creuse les fossés d'écoulement les plus importants. Cependant l'élevage des ovins subsista sous forêt jusqu'à la fin de la guerre 1914-1918 (PAPY, op. cit.). Ensuite le massif sylvicole se dégrade: mauvais entretiens des crastes et inondations subséquentes, incendies qui détruisent la forêt de la lande humide entre 1937 et 1952. Un plan de sauvegarde de Labouheyre est conçu en 1949 avec réhabilitation des fossés et organisation de la protection anti-incendie. De nouvelles dégradations apparaissent cependant lorsque les fossés traversent des bancs d'alios: formations de chutes qui reculent vers l'amont et encaissement des ruisseaux parfois de plusieurs mètres. Ce n'est qu'à partir de 1964 que des "barrages-seuils" efficaces y remédient et que la réhabilitation du massif forestier réussit.

Pour l'Ager, PAPY (op.cit.) distingue trois étapes. Elles se déroulent pour l'essentiel dans le département des Landes plutôt que dans celui de la Gironde:
- après 1949, de vastes domaines pionniers d'élevage intensif basés sur le maïs et les bovins reçoivent l'appui des Services Agricoles à Solférino et Labouheyre;
- de 1958 à 1968, 8.000 ha sont défrichés pour installer des unités d'exploitation familiales de 70 ha;
- à partir de 1966, de grandes parcelles plus au moins inondées sont acquises pour implanter des domaines de plusieurs centaines d'hectares toujours voués au maïs et à l'élevage bovin, et soutenus par de puissants moyens financiers, permettant la mécanisation, la fertilisation minérale, le drainage et même l'irrigation par aspersion à l'aide de pompages dans la nappe superficielle.

Ces dynamiques ont mis un terme au système agropastoral traditionnel d'avant la loi de 1857 schématisée ci-dessous.
Blog imageLe système agro-pastoral traditionnel d'avant la loi de 1857. Source: MONTFERRAND (2014)

Références citées:

MONTFERRAND Christophe; 2014: L'airial landais: un habitat durable qui n'a guère duré tout en modelant encore le paysage local. http://crdp.ac-bordeaux.fr/edd/academie/Airial.pdf

PAPY Louis; 1977: "Les Landes de Gascogne: la maîtrise de l'eau dans la lande humide", in: Norois, n°95 ter, Novembre 1977, Géographie rurale. pp. 199-210, http://www.persee.fr/doc/noroi_0029-182x_1977_num_95_3_3648

TRICHET P., JOLIVET Cl., ARROUAYS D, LOUSTAU D., BERT D. et RANGER J.; 1999: "Le maintien de la fertilité des sols forestiers landais dans le cadre de la sylviculture intensive du pin maritime. Revue bibliographique et identification des pistes de recherche", Études et gestion des sols (EGS), 6, 4: pp. 197-214, http://www.gessol.fr/sites/default/files/Trichet_1999_EGS_Le-maintien-de-la-fertilite-des-sols-forestiers-landais.pdf









Système de pâturage (SP) et d'élevage (SE)Systèmes agraires

Posté par opdecamp 13 mars, 2014 10:49

Je définis le système de pâturage (SP) comme une unité ou partie de pédopaysage dans laquelle une ou plusieurs unités de groupement végétal spécifique et pérenne, herbeux ou arbustif, sert au pâturage d'un ou plusieurs troupeaux de bovins, ovins ou caprins. Le SP a donc une triple constitution: "sol-végétation-troupeau". Il s'agit d'un type de terre fourragère "non arable", exploité comme pâturage de manière plus ou moins intensive par des éleveurs itinérants ou nomades ou par des agro-éleveurs sédentaires. Le SP fait partie comme tel de la SAU (surface agricole utile).

La distinction entre SP et SC (système de culture) se base sur la pérennité d'un groupement végétal naturel plus ou moins modifié selon la charge de bétail et l'entretien anthropique. Les jachères pâturées et prairies pâturées d'une durée de plus de 5 ans sont également incluses dans le SP. Par contre, les prairies fauchées et les pâturages temporaires de moins de 5 ans sont incluses dans le SC.

Le SP est donc surtout constitué de pâturages permanents dont la FAO (2008) produit le graphique de superficie relative selon les grandes régions géographiques du monde. Ce graphique est reproduit à la figure 1. Le SP ainsi conçu ne fait partie que de certains systèmes d'élevage (SE).Blog image

Figure 1. Pourcentage des pâturages permanents sur le total des terres agricoles (SAU). Source: FAO (2008)

COCHET et DEVIENNE (2006) centrent le concept de SE sur le troupeau ou une partie de celui-ci. Il considèrent le SE comme une organisation d'éléments interactifs en vue de valoriser des ressources par l’intermédiaire d’animaux domestiques pour en obtenir des productions variées (lait, viande, cuirs et peaux, fibres, travail, fumure, etc.) ou pour répondre encore à d’autres objectifs. Le SE est caractérisé par un certain nombre de pratiques de conduite et d’exploitation, étroitement liées dans l’espace et dans le temps tels que le calendrier fourrager qui en est une clé de voûte. Pour ces auteurs, système de culture et d'élevage sont liés dans le concept de système de production.

Pour PACAUD (2007) le SE est un concept comportant 3 points de vue: (1) zootechnique, focalisé sur les processus biotechniques mis en jeu dans la production animale; (2) économique, centré sur les processus technologiques, les relations sociales et les conventions économiques au sein des filières de commercialisation; (3) géographique, intéressé aux processus spatiaux propres au territoire. C'est ce dernier point de vue, géographique et écologique qui est adopté aussi dans le concept plus restreint de système de pâturage (SP) proposé. Ces 3 points de vue du SE sont représentés schématiquement à la figure 2.
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Figure 2. Trois points de vue sur le système d’élevage, d'après LANDAIS & BONNEMAIRE (1996) avec le point de vue correspondant au SP proposé surligné en jaune.

SERE & STEINFELD (1996) proposent une définition économique du SE comme un sous-système de production agricole dans lequel l'élevage contribue pour plus de 10% de la valeur des produits ou contribue à plus de 10% de la valeur des intrants en termes de fumure ou de force de traction. Ils en proposent aussi une classification mondiale selon qu'ils soient purs ou mixtes. Dans les SE purs, 2 grands types très contrastés: les SE "hors-sol" et les SE "herbagers". Les SE mixtes sont associés à des SC en pluvial ou en irrigué. Une dizaine de zones agroécologiques ou d'agro-écozones servent ensuite à la distinction de sous-types.
Les SE purs hors-sols ne font l'objet d'une utilisation des sols que dans la valorisation externalisée de leurs effluents comme engrais azotés. Ils sont orientés vers une production très intensive de viande & oeufs par des monogastriques et de viande par les ruminants (boeuf). Leur place dans les systèmes agraires (SA) est dès lors insignifiante, limitée aux bâtiments et limitée dans leur fonctionnement par les apports d'effluents aux SC et SP d'autres exploitants éventuels.
Les SE purs herbagers s'appuient sur des SP dont la charge est inférieure à 10 unités de bétail par hectare et sur une alimentation fourragère issue pour plus de 10% de SC (jachères, résidus de récolte, prairies temporaires, etc.). A titre d'exemples, sont compris dans ce grand type de SE celui des steppes de Mongolie (caprins, ovins, camélidés) ou des Llanos du Venezuela et de Colombie.

SP bovin des Llanos au Venezuela (Source) et SP caprin des steppes de Mongolie [Source: Blanc et al. (2013)].

Les SE mixtes pluviaux sont les mieux représentés dans les pays développés du Nord.

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SE mixte avec bovins (viande) en France (Source).

C'est en Asie que dominent largement les SE mixtes irrigués.
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SE mixte avec buffles d'eau aux Philippines (Source)

THEWIS et al. (2005) esquissent quelques SP itinérants de savanes, principalement en zone guinéenne (800 à 2.000 mm de précipitations annuelles), en transition avec la forêt tropicale humide. Ces savanes pâturées sont caractérisées par un couvert herbacé entre 0,8 et 2,5 m de hauteur. Elles sont dominées par des graminées vivaces et des plantes ligneuses en proportion variables (forêt claire, savane arborée, savane arbustive). Voici quelques grands types de SP rencontrés, parcourus par des troupeaux bovins de races trypanotolérantes (N'dama par exemple) dont l'effectif global avoisine les 30 millions de têtes:

- SP dérivé de l'association à Hyparrhenia diplandra et Panicum phragmitoides des sols profonds à bonne économie en eau;
- SP à Loudetia arundinacea et Loudetia simplex des sols plus secs, superficiels, en pente ou graveleux; SP à Loudetia simplex, Andropogon fastigiatus, Microchloa indica et Ctenium newtonii des sols très superficiels et secs;
- SP à graminées tolérantes à l'hydromorphie des sols de dépression comme Loudetiopsis ambiens, Digitaria diagonalis et Setaria longiseta avec une présence fréquente du palmier rônier (Borassus aethiopium).

Ces types de SP sont très extensifs et exigent la pratique des feux courants pour favoriser les repousses herbacées et limiter l'embroussaillement. Le fonctionnement pastoral traditionnel caractérise aussi des zones semi-arides et se caractérise par un régime foncier communautaire.
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Savanes de l'Horombe à Madagascar (Source).
Blog imagePratique des feux dans les savanes de l'Horombe à Madagascar (Source).

Le fonctionnement en mode industriel de ranching est quant à lui basé sur la propriété privée avec des troupeaux de 1.000 à 30.000 UBT (Unité de Bétail Tropical = 250kg) sur des superficies de 20.000 à 350.000 ha (Cerrado du Brésil par exemple). Les animaux sont commercialisés pour la viande. THEWIS et al. (op. cit.) indiquent qu'un ranch est subdivisé en parcs ou paddocks clôturés. Chaque parc se subdivise en 4 parcelles séparées par des coupes-feu, comme illustré dans la figure 3. Une parcelle est mise en défens toute l'année, les 3 autres sont mises à feu successivement en fin de saison sèche, en petite saison sèche et en début de saison sèche. Les parcelles comprennent des blocs de pâture pour des lots de 200 à 400 animaux de même catégorie sous la supervision de 2 à 3 bouviers.
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Figure 3. Parcelles et parcs (paddocks) d'un ranch. Source: THEWIS et al. (2005)

Dans ces immense étendues de SP, les relations entre groupements végétaux et unités de pédopaysage peuvent se révéler assez imprécises ou mal définies, à l'image du mode d'élevage qui "survole" en quelque sorte plusieurs contraintes édaphiques particulières. L'allotement (gestion en lots) des troupeaux peut cependant tenir compte de l'hétérogénéité des peuplements végétaux et des unités pédopaysagères correspondantes. On peut émettre l'hypothèse qu'à mesure que l'agriculture ou la sylviculture s'intensifient, elles se précisent dans l'utilisation des unités pédopaysagères. L'avènement de l'agriculture de précision au niveau des systèmes de culture (SC) marque même la prise en compte d'hétérogénéités de fertilité du sol au niveau intra-parcellaire, plus fines parfois que les subtiles distinctions des référentiels pédologiques.

Références bibliographiques.

BLANC M., C. ORIOL et S. DEVIENNE; 2013. Un siècle d’évolution du système pastoral de la steppe désertique de Mongolie: diminution de la mobilité des troupeaux, dérégulation de l’accès aux parcours et crise de surpâturage, In: Études mongoles et sibériennes, centrasiatiques et tibétaines, consulté en ligne le 10 mars 2014.

COCHET, H. et S. DEVIENNE; 2006. Fonctionnement et performances économiques des systèmes de production agricole: une démarche à l’échelle régionale. Cah. Agric. 15, 6: 578-583.

FAO; 2008. L’état des ressources zoogénétiques pour l’alimentation et l’agriculture dans le monde , édité par Barbara Rischkowsky et Dafydd Pilling. Rome. Document pdf: <ftp://ftp.fao.org/docrep/fao/011/a1250f/a1250f.pdf>

LANDAIS, E et J. BONNEMAIRE; 1996. La zootechnie, art ou science? entre nature et société, l'histoire exemplaire d'une discipline finalisée. Courrier de l'Environnement de l'INRA 27: 23-44.

PACAUD, T.; 2007. Modélisation des systèmes d'élevage: synthèse bibliographique. TRANS: 63p. PDF télécharché le 21.11.2013

SERE C. & H. STEINFELD; 1996. World livestock production systems: current status, issues and trends (Systèmes de production animale dans le monde : état actuel, problèmes et tendances). Animal production and health , article n°127. FAO. Rome. Document pdf

THEWIS, A., A. BOURBOUZE, J. HARDOUIN, J. DUPLAN et R. COMPERE; 2005. Manuel de zootechnie comparée Nord-Sud. Ed. INRA-QUAE: 637 p.



Eléments du système forestier (SF)Systèmes agraires

Posté par opdecamp 25 févr., 2014 17:11

Si l'on conçoit que le système de culture (SC) et le système d'élevage (SE) s'intègrent transversalement dans le paysage agraire, il est nécessaire de définir également le système forestier (SF) puisqu'il y occupe bien souvent aussi une portion significative.

Le concept de SF s'oriente vers un ensemble d'interactions entre un "peuplement" forestier et sa "station de référence". Les stations forestières sont représentatives des divers peuplements d'un massif. Elles comportent une référence à un sol ou terrain en relation avec l'association phytosociologique du peuplement.

Le peuplement est l'unité de boisement, base de la perception forestière. C'est une partie relativement homogène d'une forêt et qui est clairement identifiable par l'arrangement spatio-temporel des arbres constitutifs. Il développe une structure caractérisée par le mélange et les dimensions des arbres dominants et par son articulation verticale. Une typologie descriptive des peuplements proposée par SCHUTZ (1990), cité par ROSSET (2005), est basée sur les strates inférieures, intermédiaires et supérieure. Chaque strate se caractérise par son degré de recouvrement et son mélange d'essences, le degré de recouvrement étant exprimé en dixièmes de la surface occupée par la projection des couronnes sur une surface horizontale et étant compris entre 0,0 et 1,0. Le peuplement correspondrait en quelque sorte au type d'utilisation agricole ou de rotation culturale dans un SC ou un type d'utilisation fourragère du sol d'un SE.

La station forestière est définie comme une étendue de terrain homogène dans ses conditions physiques (climat, topographie, roche mère, sol) et biologiques (dynamique de la végétation) d'après DUBOURDIEU (1997), également cité par ROSSET (op. cit.). La station s'identifie sur base de son unité phytosociologique déterminée par ses plantes indicatrices et ses sols. Sur base aussi de son relief, à savoir l'altitude, la pente, l'exposition et la forme de relief, c'est-à-dire que la station forestière est la portion d'un pédopaysage agraire occupée par un peuplement forestier spécifique.

Illustrations
:

Bétulaie sur tourbe (Suisse), source et peuplement de pins tropicaux (Pinus kesiya) en montagne thaïlandaise, source. Blog image

Peuplement forestier hétérogène en espèces d'arbre, le long de l'Amazone, source.

La prise en considération et la mise en évidence des interactions et interdépendances entre les biocénoses et les propriétés des sols dans les peuplements forestiers constitue une originalité de l'approche agrosystémique des forestiers. Le tableau 1 en présente un exemple pour les 17 groupes phytosociologiques identifiés en Wallonie (Belgique) par WEISSEN et al (1991).

Tableau 1. Revue des groupes écologiques de Wallonie d'après WEISSEN et al. (op.cit)

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Les termes de mull, moder et mor désignent les formes d'humus de l'épisolum du SF, limitées aux régions tempérées, qui sont prises en compte dans le "référentiel pédologique" français (AFES, 2009) sur base de critères morphologiques de la litière organique et de l'horizon A humifère. Des types et sous-types complémentaires à ces formes d'humus sont encore distinguées selon des caractères d'hydromorphie, de roche ou de pierrosité superficielles, ainsi que de caractéristiques physico-chimiques comme le pH, les cations échangeables, la présence de carbonates, etc. Par contre, la "world reference base" de l'IUSS (2006) ne distingue pour la litière qu'un seul horizon "folic" constitué d'un matériau organique d'épaisseur supérieure à 10 cm, bien aéré car saturé en eau moins de 10 jours consécutifs par an. En cas de nappe d'eau superficielle et de formation de tourbe, les deux référentiels permettent de distinguer un horizon "histique".

Références bibliographiques:

AFES (Association française pour l'étude du sol); 2009. Référentiel pédologique 2008. Coordonné par Denis BAIZE et Michel-Claude Girard. Ed. QUAE
IUSS (International union of soil sciences); 2006. World reference base for soil resources 2006. World Soil Resources Reports No. 103, Rome, FAO.
DUBOURDIEU, J.; 1997. Manuel d'aménagement forestier. Paris. Lavoisier.
ROSSET, C.; 2005. Système de gestion sylvicole intégrée et d'aide à la décision. Thèse de doctorat, Ecole polytechnique fédérale Zurich: 175 p.
SCHUTZ, J.P.; 1990. Sylviculture 1. Principes d'éducation des forêts. Lausanne. Presses polytechniques et universitaires romandes.
WEISSEN F., P. BAIX , J.P. BOSERET, L. BRONCHART, M. LEJEUNE, P. MAQUET, D. MARCHAL, J.L. MARCHAL, C. MASSON, F. ONCLINCS, P. SANDRON, L. SCMITZ, P. GODEAUX, D. LAMBERT, C. MARNEFFE et A. PIRET; 1991. Le fichier écologique des essences. Définition de l'aptitude des stations forestières. Texte explicatif. Groupe interuniversitaire: F.S.A.Gx, UCL, ULB, ULg. Ministère de la région wallonne. Namur.





Pédopaysage agraireSystèmes agraires

Posté par opdecamp 06 févr., 2014 16:13

Dans la continuité du post précédent, le concept de pédopaysage est proposé comme spécifique à un système agraire (SA) et réciproquement. Comme tel, il est dénommé pédopaysage agraire et devient à la fois un nouveau concept et un modèle de la réalité de terrain d'un SA. Le pédopaysage agraire est intégré au SA pour représenter une réalité concrète et complète, un objet en tant que portion finie de l'écosphère.

Le pédopaysage comme concept général est défini par GIRARD & GIRARD (2010). Il désigne une organisation déterminée par une distribution spatiale spécifique d'horizons pédologiques développés dans un ou plusieurs matériaux parentaux des sols. Le pédopaysage se développe sous l'action d'un ensemble de facteurs ou variables dynamiques associées ou dérivées de la géomorphologie, du climat, de la végétation et des effets anthropiques. Les unités constitutives d'un pédopaysage correspondent à une ou plusieurs unités typologiques contiguës de sol dans une ou plusieurs unités géomorphologiques (UG).

Le pédopaysage est considéré comme un "système pédologique". DOSSO et al. (2000) relèvent l'intérêt d'une double approche système pédologique/système agraire dans l'étude de l'interaction Homme/Sol. Ils en proposent deux exemples, l'un relatif à une mise en valeur agricole récente dans l'état de Parana au Brésil, l'autre d'une mise en valeur agricole ancienne dans un interfluve des Monts du Forez au centre de la France. Le système pédologique (ou pédopaysage) y est considéré dans sa réalité comme un ensemble de "différents volumes de la couverture pédologique liés par une même dynamique évolutive" et en tant que concept permettant "de décrire et d'analyser à la fois la diversité régionale des différents types de sols et leur dynamique". Quant au système agraire, il est considéré alors dans sa réalité "à partir des trois pôles qui le constituent: le milieu mis en valeur, la société qui l'exploite, et ses acquis techniques". Ces auteurs présentent les systèmes pédologiques et les systèmes agraires comme des réalités et des concepts différents mais pas distincts ou indépendants (Philippe JOUVE, communication par e-mail du 6 décembre 2013).

Les images satellitales permettent de délimiter de plus en plus finement les variables paysagères aussi appelées covariables (corp) du sol par LAGACHERIE et al. (2013), avec l'aide éventuelle de cartes de végétation, de cartes topographiques et de cartes géologiques. En cartographie numérique des sols, les variables paysagères sont utilisées en relation avec les données pédologiques. L'interprétation d'une image satellitale peut être effectuée à l'aide d'un système d'information géographique (SIG). Ce dernier permet d'intégrer et synthétiser des informations numériques acquises à diverses échelles ou résolutions pour définir une esquisse de "stratification paysagique".

Les variables d'état (d'équilibre), dites "corban" selon McBARTNEY et al. (2003), correspondent aux facteurs classiques de formation des sols, et comportent les covariables "corp" ou variables paysagères définies comme suit:

c, comme "climate", climat;

o, comme "organisms", utilisation/occupation du sol, végétation naturelle incluse;

r, comme "relief", c'est-à-dire la topographie et les formes de relief (->UG);

p, comme "parent material", ou roche mère pédologique/géologique (lithologie);

a, comme "age", c'est-à-dire le facteur temps (de formation du sol) et

n symbolise la position géographique, spatiale du point considéré.

Ce modèle dérive de la fonction "corpt" (Climate, Organisms, Relief, Parent material, Time) de JENNY (1941), décrivant la différenciation du sol d'après les 5 variables d'état ou facteurs pédogénétiques précités et où le temps (t) est équivalent à l'âge (a). Cette fonction se formule comme suit: S = f(corpt) où S désigne un sol ou une propriété d'un sol. Si les autres variables sont constantes, on peut définir des climofonctions S=f(c), des biofonctions S=f(o), des topofonctions S=f(r), des lithofonctions S=f(p) ou en encore des chronofonctions S=f(t).

Si l'on considère le SA comme situé dans un emboîtement d'échelles tel que représenté à la figure 1 du post35, le climat devient quasi constant (même zone écoclimatique). D'autre part, les gammes de variation retrécissent pour les biofonctions (même système agroécologique), ainsi que pour les topofonctions, lithofonctions et chronofonctions (même entité géomorphologique). Il subsiste alors des intervalles limités pour les covariables du sol. A savoir, au niveau d'une entité géomorphologique, plusieurs positions topographiques dans les diverses formes de relief des unités géomorphologiques; et au niveau d'un système agroécologique, plusieurs modes de gestion socio-économique des faunes et flores spécifiques de la zone écoclimatique et des microclimats de niches écologiques. Le pédopaysage agraire se compose ainsi de plusieurs unités de sol associées à autant d'unités gémomorphologiques et d'utilisations spécifiques.

A propos de la biofonction, McBARTNEY et al. (op.cit.) signalent d'abord qu'il ne semble pas établi que ce soit la flore naturelle ou domestiquée qui constitue la variable indépendante. Il est souvent plutôt considéré que c'est le sol qui détermine la végétation et non l'inverse. Il y a lieu aussi d'inclure l'action anthropique dans les biofonctions, qui interagit avec le sol au niveau de sa qualité et de ses dégradations éventuelles. En conséquence, ces auteurs n'établissent pas de sens de causalité entre le sol et la biologie ou l'agronomie, la relation est réversible:

o=g(S) et S=g-1(o)=f(o).

L'approche implicite des sols par les agronomes dans les systèmes de culture (SC) et d'élevage (SE) peut donc être mise en coïncidence avec celle des biofonctions des pédologues du modèle (corpt). Une échelle commune de SA est ainsi générée pour des agropédologues sous réserve toutefois d'encore définir le concept de système forestier (SF). Les biofonctions deviennent des agrofonctions caractéristiques de chaque SA:

Si=fi(SCi), avec i variant de 1 à n systèmes de cultures et types de sol correspondants;

Sj=fj(SEj), j variant de 1 à m systèmes d'élevage et et types de sol correspondants;

Sk=fk(SFk), k variant de 1 à p systèmes forestiers et types de sol correspondants.

Blog imageSchéma d'une coïncidence complète entre les concepts des agronomes et des pédologues pour (ré)unifier de manière explicite le pédopaysage agraire avec le système agraire.

Références bibliographiques

DOSSO M., E. BOUSQUET, M. DAVERAT, S. HOLVECK, O. PHILIPPON, P. JOUVE., A. RUELLAN, P. CURMI, M. Grimaldi, F. GUIMARAES et T. RALISCH; 2000. Systèmes pédologiques et systèmes agraires: la rencontre entre deux temps. In: "Le temps de l'environnement", Barrué-Pastor M. (ed.),Bertrand G. (ed.), Toulouse: Presses Universitaires du Mirail: 425-435.

GIRARD M.-C. et C.-M. GIRARD; 2010. Traitement des données de télédétection - 2ème édition - Environnement et ressources naturelles. Dunod (2ème édition): 576 p.

JENNY H.; 1941. Factors of soil formation, a system of quantitative pedology. McGraw-Hill, New York.

LAGACHERIE P., D. ARROUAYS et C. WALTER; 2013. Cartographie numérique des sols : principe, mise en œuvre et potentialités. Etude et Gestion des Sols, vol. 20, 1: 83-98. Document pdf

McBRATNEY A.B., M.L. MENDOCA SANTOS and B. MINASNY; 2003. On digital soil mapping. Geoderma 117: 3-52.



Géomorphologie d'un SASystèmes agraires

Posté par opdecamp 19 déc., 2013 10:19

COCHET (non daté) inclut les conditions pédo-climatiques dans le concept de système de culture (SC). Dans le système d'élevage (SE), ce même auteur intègre les déplacements du troupeau et son mode d'alimentation via le calendrier fourrager, ce qui fait clairement allusion aux terrains sur lesquels le troupeau se déplace pour se nourrir, ainsi que sur ceux où d'éventuelles cultures fourragères sont pratiquées. COCHET et DEVIENNE (2006) évoquent la même idée pour le SE avec la conduite du troupeau et le calendrier fourrager. PACAUD (2007) considère le point de vue géographique du SE par les processus spatiaux qui s'y déroulent en citant prairies et pâturages. Parallèlement à une identification des règles et pratiques communes des unités d'exploitation, JOUVE (1988) préconise l'analyse et la lecture des paysages comme méthode d'identification et de délimitation des systèmes agraires, en tant qu'espaces spécifiques à un mode d'exploitation. Le paysage agraire devient ainsi une composante d'identification essentielle. Dans la partie cultivée, le SC est un concept opératoire de lecture du paysage. Par ailleurs, JOUVE préconise l'identification d'unités du milieu auxquelles les SC sont associées pour conduire à la notion de terroirs. Il les qualifie d'unités morphopédologiques. Avec un exemple du Népal, il fait référence aussi à des strates altitudinales dans lesquelles les unités de production sont variées sur le plan des disponibilités foncières, monétaires ou en force de travail, mais que "tout se passe comme si les contraintes du milieu étaient si prégnantes que par des ajustements entre exploitations, un seul système de culture était finalement adopté (par strate)".

L'identification des unités géomorphologiques (UG) est donc une nécessité pour identifier des paysages spécifiques sur base des formes de relief, des strates d'altitude, des pentes, des conditions de drainage et des matériaux rocheux, détritiques ou diversement altérés constitutifs des sols. Par ailleurs, si les relations peuvent être établies entre les UG et les SC, SE et SF, une structure d'ensemble émerge comme paysage spécifique au système agraire qu'il délimite en tant qu'entité géomorphologique (EG). L'EG se compose ainsi d'une ou plusieurs UG et constitue la trame spatiale "3D" d'un SA. On peut parler de l'agrostructure géographique d'un SA comme l'ensemble des relations d'association entre les UG et le ou les sous-systèmes agraires SC, SE et SF.

ZINCK (2013) propose une typologie des UG telle qu'illustrée dans le bloc 3D de la figure ci-dessous.
Blog imagePrincipaux grands types d'unités géomorphologiques: (1) vallée, (2) plaine, (3) plateau, (4) piedmont, (5) colline, (6) montagne. Source: ZINCK (2013)

Comme éléments des UG, se distinguent aussi un grand nombre de formes de relief dont ZINCK, citent essentiellement les suivantes:
- formes structurales: dépression, crête, dôme, cuesta (côte), combe, etc.
- formes d'érosion: pédiment, vallée, glacis, cirque, gorge, etc.
- formes de dépôts: delta, estuaire, terrasse, estran, barrière de corail, etc.
- formes de dissolution: dépression, colline, dôme, poljé (karstique), vallon, oued, etc.
- formes résiduaires: pénéplaine, inselberg, etc.

Dans une toposéquence, on distingue également des éléments géotopographiques particuliers comme illustrés dans le bloc 3D de la figure ci-dessous.
Blog imageDeux modèles de toposéquence convexe-concave avec dépôts latéraux. Modèle 1: Su (sommet), Sh (tête de versant), Bs (bas de versant), Fs (colluvions transversaux), Ts (alluvions longitudinaux). Modèle 2: W (tête convexe), F (pente faciale), D (débris de pente), P (pédiment). Source: ZINCK (2013)

Un exemple en coupe 3D d'une partie d'EG constituée d'un bassin ou sous-bassin versant est illustrée ci-après.
Blog imageCoupe d'une entité géomorphologique (EG) de bassin versant: (a) fond d'alluvions actuelles et terrasses d'alluvions récentes et anciennes, (b) piémont, (c) versant montagneux Source: ZINCK (2013)

Les UG sont donc les éléments structuraux du relief qui conditionnent par leurs propriétés topographiques, hydrodynamiques et pédologiques la différenciation des SC, SE et SF dans l'EG d'un SA. Du point de vue pédologique, les UG peuvent être rattachés à un ou plusieurs référents du Référentiel mondial des sols (FAO, 2006) ou à tout autre système de classification national ou régional.

Références bibliographiques

COCHET, H.; non daté. Capacité d'innovation des systèmes paysans et gestion des ressources naturelles au Burundi. Consulté le 4.11.2013 en pdf sur le site de l'Agter.
COCHET, H. et S. DEVIENNE; 2006. Fonctionnement et performances économiques des systèmes de production agricole: une démarche à l’échelle régionale. Cah. Agric. 15, 6: 578-583.
FAO, 2006. World reference base for soil resources 2006. A framework for international classification, correlation and communication. Rome, world soil resources report 103: 132 p. Document pdf:<ftp://ftp.fao.org/agl/agll/docs/wsrr103e.pdf>
JOUVE, P; 1988. Quelques réflexions sur la spécificité et l'identification des systèmes agraires. Cah. Rech.-Développement, n° 20: 5-16
PACAUD, T.; 2007. Modélisation des systèmes d'élevage: synthèse bibliographique. TRANS: 63p. PDF télécharché le 21.11.2013.
ZINCK, J.A; 2013. Geopedology. Elements of geomorphology for soil and geohazard studies. ITC special lecture notes series, Enschede, The Netherlands: 135 p. PDF disponible.





Le sol isoléSystèmes agraires

Posté par opdecamp 01 nov., 2013 14:46

Les propos d'AUBERT (1) dans le post précédent soulignaient le désintéressement des agronomes pour la pédologie en l'absence d'une incidence de celle-ci sur l'état actuel ou futur du sol comme milieu de culture des plantes.

On pourrait bien retourner l'idée par l'inattention des pédologues pour les systèmes de culture dont les divers types de sol ou de terrains font l'objet.

Il est bien compréhensible que le sol comme objet à composantes multiples, sa variabilité spatiale et sa dynamique constituent déjà un système complexe en soi. Comme le souligne BOULAINE (2), LIEBIG est entré dans ce système "sol" par la chimie avec la théorie de la nutrition minérale des plantes, SCHLOESING et MUNTZ par la biologie avec la découverte du rôle des micro-organismes dans la nitrification, WOLLNY par la physique avec ses propriétés thermiques, hydriques ou électriques, etc. Mais, DOKUCHAEV en a promu l'image d'un corps naturel, "indépendant et variant". Son équipe s'attache à son inventaire et à sa distribution spatiale pour publier la première carte pédologique en 1900, celle de la Russie.

Vasily DOKUCHAEV (1846-1903) et le Chernozem russe. Source illustrations

La science du sol est pluridisciplinaire en elle-même de par la complexité et l'envergure du système qui est son objet, au point qu'on parle encore souvent des sciences du sol au pluriel. L'association internationale pour la science du sol (AISS) est fondée à Rome le 19 juin 1924. De grands noms ont contribué à son développement comme les américains TRUOG, BRIGGS et GARDNER, le premier pour l'acidité du sol et la physico-chimie du phosphore, le second pour le point de flétrissement et l'eau utile et le troisième pour la dynamique de l'eau et l'irrigation. On peut citer aussi les suédois TAMM pour l'humus et ATTERBERG pour la granulométrie. L'allemand BLANCK publie en 1929 le "Handbuch der Bodenkunde" qui est selon BOULAINE (2) l'ouvrage le plus important publié sur l'ensemble des questions de la science du sol.

Deux conceptions contrastées du sol se développent. La première est analytique, axée sur le laboratoire et vise à déterminer ses caractéristiques considérées comme variables indépendantes: c'est la conception du Soil Conservation Service des USA. La seconde est naturaliste et considère le sol comme un résultat de l'interaction de facteurs pédogénétiques avec des variables climatiques, biologiques, géologiques, etc.: c'est l'école russe. Dans les années 1950, la plupart des services d'inventaire et de cartographie adoptent une conception intermédiaire, sensée tenir compte des variables qui déterminent les applications agricoles. Les unités cartographiques doivent fournir des informations simples destinées aux agriculteurs pour cultiver des parcelles de manière homogène et tiennent compte de facteurs de formation du sol, surtout en cas de contrastes hydriques et topographique.

L'intention existe donc bien de délimiter des unités de sol pour un ou plusieurs types d'utilisation ou systèmes de culture similaires, mais cette attention est tardive, plus de 50 ans après le Chernozem de DOKUCHAEV. Son approche agronomique n'a pas été déterminante au début de cette discipline et n'a pas pu se développer selon une démarche de systémique agraire.

De plus, comme l'observe LEGROS (3), "les classifications de sols, même si elles varient d’un pays à l’autre, ressemblent à la classification botanique de Linné: un type central correspondant au genre, et des sous-types correspondant aux espèces". Cet auteur présente d'ailleurs un aperçu des grands types mondiaux de sol d'après l'école russe de DOKUCHAEV. L'américain KELLOG et son équipe présente en 1937 une codification pour la description des sols sur le terrain, le Soil Survey Manual, toujours réédité. Une classification américaine des sols est également élaborée tandis qu'en Europe est bâtie la World Reference Base (WRB). Un système universel serait en gestation d'après LEGROS.

Le concept de sol continue donc d'évoluer comme un système autonome, un objet naturel dont les propriétés et la dynamique dans l'espace-temps est la préoccupation prirotaire des pédologues. Malgré la volonté d'évaluer son aptitude pour différents systèmes de culture ou types d'utilisations, les résultats sont restés souvent en-deçà des attentes des agronomes. La démarche de systémique agraire que j'entreprends dans ce blog souhaite contribuer à l'émergence d'une conception agronomique intégrée entre sols ou terrains et systèmes de culture et de production.

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(1) AUBERT, G.; 1941. Les sols de la France d'outre-mer. Paris, Ministère de l'Agriculture: 100 p.
(2) BOULAINE, J.; 1997. Histoire abrégée de la science des sols. Etude et gestion des sols, 4, 2: 141-151. Document pdf
(3) LEGROS, J.-P.; 2011. A l'aube de la science du sol. Ac. Sci. & Lettres Montpellier, bull. 42: 381-383. Document pdf



Perspective historique et tropicaleSystèmes agraires

Posté par opdecamp 12 oct., 2013 15:02

L'identification et la compréhension des systèmes agraires s'inscrivent dans une approche agronomique holistique. Elles relèvent à la fois d'une approche verticale par filières de production et disciplines (zoo- et phytotechnie, pathologie végétale et animale, biogénétique, agro-industrie, socio-économie, etc.) et d'une approche horizontale par caractérisation et distribution géographique des sols et de leur exploitation agronomique (agronomie et pédologie). Les filières sont orientées vers les systèmes de culture ou les troupeaux mais la composante horizontale fait défaut.

Mais TOURTE (1) rend compte d'une dualité dans l'approche horizontale en citant Georges AUBERT (2): "Le sol n’intéresse les agronomes que comme milieu de culture. Ils envisagent son état actuel, état physique et état chimique, plutôt que son mode de formation. Son histoire passée n’est étudiée que dans la mesure où elle nous permet de comprendre cet état actuel et son évolution prochaine". Cette dualité a fait l'objet finalement d'une séparation en deux branches, non souhaitée par AUBERT. La branche de de la caractérisation a été poursuivie par l'Office de la recherche scientifique coloniale (ORSC) dès 1943 puis par l'ORSTOM en 1953. Celle de l'utilisation des sols a été dévolue aux services techniques et scientifiques de l’agriculture, de l’élevage, des eaux et forêts du Ministère de la France d’outre-mer ainsi qu'aux 9 Instituts spécialisés par filière et créés entre 1936 et 1948 par les producteurs et industriels (coton, oléagineux, cultures vivrières, caoutchouc, fruits, etc.). TOURTE (1) signale que pour entretenir les liaisons et le travail en commun des deux branches, il sera nécessaire d'inventer une catégorie intermédiaire de chercheurs dénommés agro-pédologues. Les 9 Instituts commerciaux et industriels spécialisés sont regroupés par le CIRAD en 1984, tandis que l'ORSTOM devient l'IRD en 1998.

La dualité d'approches et de branches tient à la réorganisation de la recherche agronomique coloniale après la guerre 40-45. Elle trouve son origine dans les conceptions contrastées rappelées par TOURTE (3) de Robert Michaux, président et fondateur de l'IRHO (huile et oléoagineux) et de Roland Portères, successeur en 1950 d'Auguste Chevalier à la prestigieuse chaire d'agronomie tropicale du Muséum d'histoire naturelle de Paris. Pour Michaux, la recherche plurdisciplinaire spécialisée par filière est "la seule forme valable de l‘application à un domaine déterminé des diverses disciplines scientifiques concourant au développement agricole". La pédologie comme discipline n'était pas vraiment intégrée dans cette conception car l'espace y est découpé. Pour Portères par contre et comme partisan d'une agronomie générale, "une grande partie des recherches agronomiques doit s’orienter […] et s’exercer autant sur les systèmes de culture que sur les systèmes de production en vue d'une occupation et d'une exploitation continue du sol et d'instaurer un véritable paysannat agricole". Ici, la pédologie comme branche de la caractérisation des sols et de leur évolution pédogénétique est carrément absente, malgré la dimension continue de l'espace évoquée.

TOURTE (1) (pages 503-505) fait état d'une des premières propositions de typologie systémique par Auguste CHEVALIER (4) dans un essai de 1925. Il y propose une classification biogéographique des systèmes de production dans le monde.
Blog image

Auguste CHEVALIER (1873-1956), Chaire d'Agronomie tropicale, Muséum de Paris. Source photo.

En ce qui concerne la typologie des régions chaudes proposée par CHEVALIER et reproduite par TOURTE (1), il est intéressant d'y relever des systèmes extensifs à jachère de durée variable suivant qu'on se trouve en forêt ou en savane; les pratiques du brûlis, de l'essartage, de l'écobuage; la mise en valeur différentielle des terres basses inondées; les cultures irriguées et en terrasses; les plantations; l'élevage nomade; les pâturages naturels et les prairies artificielles en rotation avec des cultures; les forêts primitives, secondaires ou aménagées en peuplements artificiels; et même les piscicultures.

JOUVE (5) et TOURTE (5) font référence au choix et à la connaissance traditionnelle des sols par les populations rurales africaines, cette fois avec une prise en considération de leur aptitude ou utilisation privilégiée. Elle présidait au puzzle des paysages agraires. La différenciation de ces paysages repose sur les propriétés intrinsèques ou dynamiques des terrains, leur emplacement topographique, leur aptitude et passé cultural et ce au travers de toponymies et nomenclatures précises et abondantes. Ces dernières correspondent souvent à des unités texto-structurales, de fertilité, de comportement hydrique et de régime hydro-dynamique. Et de citer par exemple la toposéquence des sols ou terrains propre à la vallée du fleuve Sénégal en relation avec les utilisations spécifiques qui y sont associées, correspondant ici à un véritable système agraire:

- les diéri du plateau bordant le lit majeur, jamais inondés et sableux, réservés aux cultures pluviales (mil, niébé, etc.);

- les fondé des bourrelets de berge en bordure du lit mineur, épisodiquement submergés et argilo-sableux, de fertilité modérée (fondé ranéré) à élevée (fondé balléré) selon la teneur en matière organique liée à la couleur, réservés aux cultures légumières et fruitières ou de fertilité faible (fondé togueré) réservés plutôt au mil, maïs, coton;

- les holaldé des parties les plus basses, régulièrement inondés et argileux, dont les plus typiques sont réservés aux cultures de décrue, essentiellement le sorgho;

- et enfin, les falo au piémont des berges du lit mineur, sablo-argileux et humifères, réservés aux cultures jardinées comme les légumes, le tabac, le maïs.

JOUVE (6) évoque ainsi pour les agricultures traditionnelles la grande correspondance entre les systèmes de culture et les unités morphopédologiques du milieu.

On peut encore signaler dans la perspective historique de la systémique agraire, qu'en France, la surproduction agricole des années 1970-80 a conduit à une réorganisation de l'INRA. Il en est résulté un changement des relations entre le laboratoire et le champ aux détriments du second, par un changement d'objectifs et de méthodes selon deux axes d'évolution structurelle. Le premier est un axe pluridisciplinaire vers l'aménagement du territoire et les systèmes agraires, l'autre vers l'échelle beaucoup plus fine de la bioingénierie moléculaire et cellulaire. JOUVE (7) qualifie le développement du premier axe de systémique, après une période analytique où l'enseignement était et reste encore parfois constitué d'une sorte de patchwork ou archipel de connaissances en pédologie, physiologie végétale, botanique, etc. L'approche systémique constitue pour JOUVE l'avènement d'une science agronomique autonome apte à intégrer aussi les problèmes environnementaux qui se posent à l'échelle de terroirs, du bassin versant ou de la région. Il faut donc ajouter que dans le cadre holistique du système agraire ne peut être ignorée une approche systémique horizontale des sols ou terrains. Et cette dernière n'est peut-être pas suffisamment développée aujourd'hui.

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(1) TOURTE, R.; 2005. Histoire de la recherche agricole en Afrique tropicale francophone. Volume V: Le temps des stations et de la mise en valeur - 1918-1940/1945. Rome, FAO. Document web en pdf.
(2) AUBERT, G.; 1941. Les sols de la France d'outre-mer. Paris, Ministère de l'Agriculture: 100 p.
(3) TOURTE, R.; 2005. Histoire de la recherche agricole en Afrique tropicale francophone. Volume VI: De l'Empire colonial à l'Afrique indépendante - 1945-1960. Rome, FAO. Document web en pdf.
(4) CHEVALIER, A.; 1925. Essai d'une classification biogéographique des principaux systèmes de culture pratiqués à la surface du globe. Rome, Rev. int'l de renseignement agricoles, vol.3: 711-728.
(5) JOUVE, Ph.; 1988. Quelques réflexions sur la spécificité et l'identification des systèmes agraires. CIRAD, Cah. R&D n°20: 5-16. Document pdf
(6) TOURTE, R.; 2005. Histoire de la recherche agricole en Afrique tropicale francophone. Volume III: Explorateurs et marchands à la recherche de l'Eldorado africain - 1800-1885/90. Rome, FAO. Document web en pdf.
(7) JOUVE, Ph.; 2007; Périodes et ruptures dans l'évolution des savoirs agronomiques et de leur enseignement. In: "Histoire et agronomie. Entre ruptures et durée." IRD ORSTOM.











Utilisations, systèmes de production et de cultureSystèmes agraires

Posté par opdecamp 18 sept., 2013 11:55

Dans les emboîtements successifs d'échelles agrogéographiques proposées, celle du système agraire se résout aux niveaux ultimes en échelle de système de production (farming system) puis en celles de système de culture (parcelles, cropping system) et d'élevage (troupeau). Comment s'y intègrent les notions de types d'utilisation des terrains et les terrains eux-mêmes?
La conception de système agraire (SA) adoptée dans ce blog consiste en une organisation spatiale et locale des couples formés par les utilisations et leur terrains respectifs, constitutifs d'un paysage considéré dans son unité géomorphologique. Cette organisation du système est émergente des interactions entre des facteurs d'ordre socio-économique pour les utilisations et des propriétés intrinsèques des terrains d'ordre hydrologique, topographique et d'endofertilité.

Pour MAZOYER et ROUDART (1), le SA est une forme d'agriculture différenciée constituant un objet complexe réel, car localisé dans l'espace-temps, et théorique, en tant que modèle de réflexion et de compréhension. Sur le plan théorique, il se subdivise en 2 sous-systèmes principaux, l'écosystème cultivé (ou système de culture - SC) et le système de production (SP). L'écosystème cultivé a lui-même une organisation et se compose de plusieurs sous-systèmes complémentaires comme par exemple, sur le plan réel, les jardins, les terres labourables, les prés de fauche, les pâturages et les forêts, qui sont autant de systèmes de culture (SC). "Le SP d'une exploitation agricole se définit par la combinaison (nature et proportions) de ses activités productives et des ses moyens de production." C'est le système technique, économique et social composé des moyens humains, des instruments et équipements et des plantes cultivées et animaux domestiques. Le système d'élevage (SE) comportent les troupeaux d'espèces différentes. On se rend compte cependant que ces auteurs ont une conception du système agraire à vaste échelle, lorsqu'ils signalent notamment la constitution d'un vaste système agraire multirégional à l'issue de la 2ème révolution agricole (mi-20ème siècle) en substitution au système initial de polyproduction végétale et animale. C'est une supermégasystème agraire qui est considéré à une échelle englobant les entités géomorphologiques, les systèmes agroécologiques et même certaines zones écoclimatiques. Ainsi, le nouveau (superméga-)système issu de la 2ème révolution agricole est-il spécialisé en sous-systèmes régionaux et complémentaires constitués de:
- régions de grandes cultures (céréales, colza, betterave sucrière, pomme de terre, etc), relativement planes, aux sols fertiles, telles que les vallées alluviales, les plaines et plateaux limoneux;
- de régions d'herbages et d'élevage (lait ou viande), au relief parfois accidenté, souvent pluvieuses, à sols lourds ou caillouteux, non ou peu motomécanisables, telles que les bassins laitiers des plaines argileuses (et sans doute mal drainées, à hydromorphie temporaire) ou les massifs montagneux aux races bovines mixtes ou les élevages ovins et caprins des montagnes sèches et plateaux calcaires méditerranéens;
- de régions viticoles,
- de régions légumières, fruitières, et florales à sols légers, se réchauffant vite et faciles à travailler.
Les mêmes auteurs indiquent aussi que des conditions locales particulières peuvent amener certaines exploitations à s'écarter de la spécialisation dominante: plus haute intensité de main d'oeuvre dans les petites fermes, microclimat, qualité des sols, filières spécifiques, etc. Il apparaît ainsi que les relations entre utilisations et terrains sont certes implicites et lâches mais réelles et reconnues. D'autre part, les pâturages et les forêts sont explicitement cités comme exemples d'écosystèmes "cultivés". Enfin, à l'issue de cette 2ème révolution industrielle une division ou spécialisation verticale du travail s'est également opérée: industries d'amont (engrais, équipements, semences, aliments bétail, etc.) et d'aval (transformation alimentaire, textile, cuir, etc.), qui a transformé en conséquence le système de production.

Dès le milieu du 18ème siècle, à l'avènement de l'agronomie comme science, DE GASPARIN (2), cité par PAPY (3), définit le système de culture (SC) comme un "choix de procédés d'exploitation de la nature" avec plus ou moins d'intensité. PAPY précise qu'il vise les opérations agricoles qui constituent une exploitation au sens de type d'utilisation et non l'exploitation agricole dans son ensemble comme unité de production. Une définition qui permet de classer les différents systèmes de culture en fonction d'une anthropisation croissante, depuis le système forestier jusqu'à ceux qui mettent en oeuvre "des moyens physiques et chimiques autres que ceux de la nature". On constate ici aussi que les utilisations forestières et même naturelles, ces dernières en tant que choix d'abstention de mise en oeuvre de procédés d'exploitation, sont inclues dans le concept de SC et donc aussi du SA qui l'emboîte. PAPY précise que la formulation moderne du SC par SEBILLOTTE (4) est plus fine et associe le choix des espèces et leurs modalités de cultures ou "itinéraires techniques", mais que celle de DE GASPARIN "reste entièrement valable pour distinguer des grands types de systèmes de culture". PAPY fait référence également au système de production (SP). On peut le considérer en tant qu'ensemble des techniques de production qu'une société locale a adoptée dans le ou les systèmes de culture qu'elle a choisi en fonction de sa densité de population, de son organisation économique, de sa structure sociale et de la nature des terrains dont elle dispose. En se référant aux procédés d'exploitation de la nature, DE GASPARIN rapproche l'agronomie de l'écologie et inclut implicitement la nature des terrains dans les critères de choix.

En conclusion, les notions de SP et de SC correspondent assez bien à celles de types d'utilisation mais les complètent et les affinent à certains égards. Quant au SA, il peut donc être considéré comme un ou plusieurs SP et SC associés de manière plus ou moins intime aux terrains contenus dans l'espace où il s'est différencié et où se pratique par ailleurs un ou plusieurs systèmes d'élevage (SE) apparenté(s). Force est de constater que les concepts de SA, SP et SC sont complexes par le nombre de composants ou d'agents concernés et par le nombre d'interactions qui en régissent le fonctionnement et la dynamique. Dans une démarche de recherche agrosystémique et de modélisation, il faudrait que l'observateur puisse disposer d'un certain nombre d'options dans l'identification des terrains et de leurs utilisations pour établir les associations les plus pertinentes en fonction des objectifs diagnostiques et des critères de cohérence avec les SP et les SC des différents types d'exploitations existantes (agricoles, forestières, pastorales, touristiques, etc.). Mais, l'agronomie comme science systémique a déjà une Histoire.
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(1) MAZOYER, M. et L. ROUDART; 2002. Histoire des agricultures du monde. Seuil
(2) DE GASPARIN, A.; 1849. Cours d'agriculture. Tome 5. Paris, La maison rustique.
(3) PAPY, F.; 2008. Le système de culture: un concept riche de sens pour penser le futur. Cah. Agric. 17, 3: 263-268.
(4) SEBILLOTTE, M.; 1974. Essai d'analyse des tâches de l'agronome. Cah. Orstom (Sér. Biol.) 24: 3-25