Réflexions agrosystémiques

Réflexions agrosystémiques

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Fragments d'essai sur les systèmes agraires, en annexe du site de l'agronome philosophe

Perspective historique et tropicale

Systèmes agrairesPosté par opdecamp 12 oct., 2013 15:02

L'identification et la compréhension des systèmes agraires s'inscrivent dans une approche agronomique holistique. Elles relèvent à la fois d'une approche verticale par filières de production et disciplines (zoo- et phytotechnie, pathologie végétale et animale, biogénétique, agro-industrie, socio-économie, etc.) et d'une approche horizontale par caractérisation et distribution géographique des sols et de leur exploitation agronomique (agronomie et pédologie). Les filières sont orientées vers les systèmes de culture ou les troupeaux mais la composante horizontale fait défaut.

Mais TOURTE (1) rend compte d'une dualité dans l'approche horizontale en citant Georges AUBERT (2): "Le sol n’intéresse les agronomes que comme milieu de culture. Ils envisagent son état actuel, état physique et état chimique, plutôt que son mode de formation. Son histoire passée n’est étudiée que dans la mesure où elle nous permet de comprendre cet état actuel et son évolution prochaine". Cette dualité a fait l'objet finalement d'une séparation en deux branches, non souhaitée par AUBERT. La branche de de la caractérisation a été poursuivie par l'Office de la recherche scientifique coloniale (ORSC) dès 1943 puis par l'ORSTOM en 1953. Celle de l'utilisation des sols a été dévolue aux services techniques et scientifiques de l’agriculture, de l’élevage, des eaux et forêts du Ministère de la France d’outre-mer ainsi qu'aux 9 Instituts spécialisés par filière et créés entre 1936 et 1948 par les producteurs et industriels (coton, oléagineux, cultures vivrières, caoutchouc, fruits, etc.). TOURTE (1) signale que pour entretenir les liaisons et le travail en commun des deux branches, il sera nécessaire d'inventer une catégorie intermédiaire de chercheurs dénommés agro-pédologues. Les 9 Instituts commerciaux et industriels spécialisés sont regroupés par le CIRAD en 1984, tandis que l'ORSTOM devient l'IRD en 1998.

La dualité d'approches et de branches tient à la réorganisation de la recherche agronomique coloniale après la guerre 40-45. Elle trouve son origine dans les conceptions contrastées rappelées par TOURTE (3) de Robert Michaux, président et fondateur de l'IRHO (huile et oléoagineux) et de Roland Portères, successeur en 1950 d'Auguste Chevalier à la prestigieuse chaire d'agronomie tropicale du Muséum d'histoire naturelle de Paris. Pour Michaux, la recherche plurdisciplinaire spécialisée par filière est "la seule forme valable de l‘application à un domaine déterminé des diverses disciplines scientifiques concourant au développement agricole". La pédologie comme discipline n'était pas vraiment intégrée dans cette conception car l'espace y est découpé. Pour Portères par contre et comme partisan d'une agronomie générale, "une grande partie des recherches agronomiques doit s’orienter […] et s’exercer autant sur les systèmes de culture que sur les systèmes de production en vue d'une occupation et d'une exploitation continue du sol et d'instaurer un véritable paysannat agricole". Ici, la pédologie comme branche de la caractérisation des sols et de leur évolution pédogénétique est carrément absente, malgré la dimension continue de l'espace évoquée.

TOURTE (1) (pages 503-505) fait état d'une des premières propositions de typologie systémique par Auguste CHEVALIER (4) dans un essai de 1925. Il y propose une classification biogéographique des systèmes de production dans le monde.

Auguste CHEVALIER (1873-1956), Chaire d'Agronomie tropicale, Muséum de Paris. Source photo.

En ce qui concerne la typologie des régions chaudes proposée par CHEVALIER et reproduite par TOURTE (1), il est intéressant d'y relever des systèmes extensifs à jachère de durée variable suivant qu'on se trouve en forêt ou en savane; les pratiques du brûlis, de l'essartage, de l'écobuage; la mise en valeur différentielle des terres basses inondées; les cultures irriguées et en terrasses; les plantations; l'élevage nomade; les pâturages naturels et les prairies artificielles en rotation avec des cultures; les forêts primitives, secondaires ou aménagées en peuplements artificiels; et même les piscicultures.

JOUVE (5) et TOURTE (5) font référence au choix et à la connaissance traditionnelle des sols par les populations rurales africaines, cette fois avec une prise en considération de leur aptitude ou utilisation privilégiée. Elle présidait au puzzle des paysages agraires. La différenciation de ces paysages repose sur les propriétés intrinsèques ou dynamiques des terrains, leur emplacement topographique, leur aptitude et passé cultural et ce au travers de toponymies et nomenclatures précises et abondantes. Ces dernières correspondent souvent à des unités texto-structurales, de fertilité, de comportement hydrique et de régime hydro-dynamique. Et de citer par exemple la toposéquence des sols ou terrains propre à la vallée du fleuve Sénégal en relation avec les utilisations spécifiques qui y sont associées, correspondant ici à un véritable système agraire:

- les diéri du plateau bordant le lit majeur, jamais inondés et sableux, réservés aux cultures pluviales (mil, niébé, etc.);

- les fondé des bourrelets de berge en bordure du lit mineur, épisodiquement submergés et argilo-sableux, de fertilité modérée (fondé ranéré) à élevée (fondé balléré) selon la teneur en matière organique liée à la couleur, réservés aux cultures légumières et fruitières ou de fertilité faible (fondé togueré) réservés plutôt au mil, maïs, coton;

- les holaldé des parties les plus basses, régulièrement inondés et argileux, dont les plus typiques sont réservés aux cultures de décrue, essentiellement le sorgho;

- et enfin, les falo au piémont des berges du lit mineur, sablo-argileux et humifères, réservés aux cultures jardinées comme les légumes, le tabac, le maïs.

JOUVE (6) évoque ainsi pour les agricultures traditionnelles la grande correspondance entre les systèmes de culture et les unités morphopédologiques du milieu.

On peut encore signaler dans la perspective historique de la systémique agraire, qu'en France, la surproduction agricole des années 1970-80 a conduit à une réorganisation de l'INRA. Il en est résulté un changement des relations entre le laboratoire et le champ aux détriments du second, par un changement d'objectifs et de méthodes selon deux axes d'évolution structurelle. Le premier est un axe pluridisciplinaire vers l'aménagement du territoire et les systèmes agraires, l'autre vers l'échelle beaucoup plus fine de la bioingénierie moléculaire et cellulaire. JOUVE (7) qualifie le développement du premier axe de systémique, après une période analytique où l'enseignement était et reste encore parfois constitué d'une sorte de patchwork ou archipel de connaissances en pédologie, physiologie végétale, botanique, etc. L'approche systémique constitue pour JOUVE l'avènement d'une science agronomique autonome apte à intégrer aussi les problèmes environnementaux qui se posent à l'échelle de terroirs, du bassin versant ou de la région. Il faut donc ajouter que dans le cadre holistique du système agraire ne peut être ignorée une approche systémique horizontale des sols ou terrains. Et cette dernière n'est peut-être pas suffisamment développée aujourd'hui.

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(1) TOURTE, R.; 2005. Histoire de la recherche agricole en Afrique tropicale francophone. Volume V: Le temps des stations et de la mise en valeur - 1918-1940/1945. Rome, FAO. Document web en pdf.
(2) AUBERT, G.; 1941. Les sols de la France d'outre-mer. Paris, Ministère de l'Agriculture: 100 p.
(3) TOURTE, R.; 2005. Histoire de la recherche agricole en Afrique tropicale francophone. Volume VI: De l'Empire colonial à l'Afrique indépendante - 1945-1960. Rome, FAO. Document web en pdf.
(4) CHEVALIER, A.; 1925. Essai d'une classification biogéographique des principaux systèmes de culture pratiqués à la surface du globe. Rome, Rev. int'l de renseignement agricoles, vol.3: 711-728.
(5) JOUVE, Ph.; 1988. Quelques réflexions sur la spécificité et l'identification des systèmes agraires. CIRAD, Cah. R&D n°20: 5-16. Document pdf
(6) TOURTE, R.; 2005. Histoire de la recherche agricole en Afrique tropicale francophone. Volume III: Explorateurs et marchands à la recherche de l'Eldorado africain - 1800-1885/90. Rome, FAO. Document web en pdf.
(7) JOUVE, Ph.; 2007; Périodes et ruptures dans l'évolution des savoirs agronomiques et de leur enseignement. In: "Histoire et agronomie. Entre ruptures et durée." IRD ORSTOM.











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