Réflexions agrosystémiques

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Fragments d'essai sur les systèmes agraires, en annexe du site de l'agronome philosophe

Utilisations, systèmes de production et de culture

Systèmes agrairesPosté par opdecamp 18 sept., 2013 11:55

Dans les emboîtements successifs d'échelles agrogéographiques proposées, celle du système agraire se résout aux niveaux ultimes en échelle de système de production (farming system) puis en celles de système de culture (parcelles, cropping system) et d'élevage (troupeau). Comment s'y intègrent les notions de types d'utilisation des terrains et les terrains eux-mêmes?
La conception de système agraire (SA) adoptée dans ce blog consiste en une organisation spatiale et locale des couples formés par les utilisations et leur terrains respectifs, constitutifs d'un paysage considéré dans son unité géomorphologique. Cette organisation du système est émergente des interactions entre des facteurs d'ordre socio-économique pour les utilisations et des propriétés intrinsèques des terrains d'ordre hydrologique, topographique et d'endofertilité.

Pour MAZOYER et ROUDART (1), le SA est une forme d'agriculture différenciée constituant un objet complexe réel, car localisé dans l'espace-temps, et théorique, en tant que modèle de réflexion et de compréhension. Sur le plan théorique, il se subdivise en 2 sous-systèmes principaux, l'écosystème cultivé (ou système de culture - SC) et le système de production (SP). L'écosystème cultivé a lui-même une organisation et se compose de plusieurs sous-systèmes complémentaires comme par exemple, sur le plan réel, les jardins, les terres labourables, les prés de fauche, les pâturages et les forêts, qui sont autant de systèmes de culture (SC). "Le SP d'une exploitation agricole se définit par la combinaison (nature et proportions) de ses activités productives et des ses moyens de production." C'est le système technique, économique et social composé des moyens humains, des instruments et équipements et des plantes cultivées et animaux domestiques. Le système d'élevage (SE) comportent les troupeaux d'espèces différentes. On se rend compte cependant que ces auteurs ont une conception du système agraire à vaste échelle, lorsqu'ils signalent notamment la constitution d'un vaste système agraire multirégional à l'issue de la 2ème révolution agricole (mi-20ème siècle) en substitution au système initial de polyproduction végétale et animale. C'est une supermégasystème agraire qui est considéré à une échelle englobant les entités géomorphologiques, les systèmes agroécologiques et même certaines zones écoclimatiques. Ainsi, le nouveau (superméga-)système issu de la 2ème révolution agricole est-il spécialisé en sous-systèmes régionaux et complémentaires constitués de:
- régions de grandes cultures (céréales, colza, betterave sucrière, pomme de terre, etc), relativement planes, aux sols fertiles, telles que les vallées alluviales, les plaines et plateaux limoneux;
- de régions d'herbages et d'élevage (lait ou viande), au relief parfois accidenté, souvent pluvieuses, à sols lourds ou caillouteux, non ou peu motomécanisables, telles que les bassins laitiers des plaines argileuses (et sans doute mal drainées, à hydromorphie temporaire) ou les massifs montagneux aux races bovines mixtes ou les élevages ovins et caprins des montagnes sèches et plateaux calcaires méditerranéens;
- de régions viticoles,
- de régions légumières, fruitières, et florales à sols légers, se réchauffant vite et faciles à travailler.
Les mêmes auteurs indiquent aussi que des conditions locales particulières peuvent amener certaines exploitations à s'écarter de la spécialisation dominante: plus haute intensité de main d'oeuvre dans les petites fermes, microclimat, qualité des sols, filières spécifiques, etc. Il apparaît ainsi que les relations entre utilisations et terrains sont certes implicites et lâches mais réelles et reconnues. D'autre part, les pâturages et les forêts sont explicitement cités comme exemples d'écosystèmes "cultivés". Enfin, à l'issue de cette 2ème révolution industrielle une division ou spécialisation verticale du travail s'est également opérée: industries d'amont (engrais, équipements, semences, aliments bétail, etc.) et d'aval (transformation alimentaire, textile, cuir, etc.), qui a transformé en conséquence le système de production.

Dès le milieu du 18ème siècle, à l'avènement de l'agronomie comme science, DE GASPARIN (2), cité par PAPY (3), définit le système de culture (SC) comme un "choix de procédés d'exploitation de la nature" avec plus ou moins d'intensité. PAPY précise qu'il vise les opérations agricoles qui constituent une exploitation au sens de type d'utilisation et non l'exploitation agricole dans son ensemble comme unité de production. Une définition qui permet de classer les différents systèmes de culture en fonction d'une anthropisation croissante, depuis le système forestier jusqu'à ceux qui mettent en oeuvre "des moyens physiques et chimiques autres que ceux de la nature". On constate ici aussi que les utilisations forestières et même naturelles, ces dernières en tant que choix d'abstention de mise en oeuvre de procédés d'exploitation, sont inclues dans le concept de SC et donc aussi du SA qui l'emboîte. PAPY précise que la formulation moderne du SC par SEBILLOTTE (4) est plus fine et associe le choix des espèces et leurs modalités de cultures ou "itinéraires techniques", mais que celle de DE GASPARIN "reste entièrement valable pour distinguer des grands types de systèmes de culture". PAPY fait référence également au système de production (SP). On peut le considérer en tant qu'ensemble des techniques de production qu'une société locale a adoptée dans le ou les systèmes de culture qu'elle a choisi en fonction de sa densité de population, de son organisation économique, de sa structure sociale et de la nature des terrains dont elle dispose. En se référant aux procédés d'exploitation de la nature, DE GASPARIN rapproche l'agronomie de l'écologie et inclut implicitement la nature des terrains dans les critères de choix.

En conclusion, les notions de SP et de SC correspondent assez bien à celles de types d'utilisation mais les complètent et les affinent à certains égards. Quant au SA, il peut donc être considéré comme un ou plusieurs SP et SC associés de manière plus ou moins intime aux terrains contenus dans l'espace où il s'est différencié et où se pratique par ailleurs un ou plusieurs systèmes d'élevage (SE) apparenté(s). Force est de constater que les concepts de SA, SP et SC sont complexes par le nombre de composants ou d'agents concernés et par le nombre d'interactions qui en régissent le fonctionnement et la dynamique. Dans une démarche de recherche agrosystémique et de modélisation, il faudrait que l'observateur puisse disposer d'un certain nombre d'options dans l'identification des terrains et de leurs utilisations pour établir les associations les plus pertinentes en fonction des objectifs diagnostiques et des critères de cohérence avec les SP et les SC des différents types d'exploitations existantes (agricoles, forestières, pastorales, touristiques, etc.). Mais, l'agronomie comme science systémique a déjà une Histoire.
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(1) MAZOYER, M. et L. ROUDART; 2002. Histoire des agricultures du monde. Seuil
(2) DE GASPARIN, A.; 1849. Cours d'agriculture. Tome 5. Paris, La maison rustique.
(3) PAPY, F.; 2008. Le système de culture: un concept riche de sens pour penser le futur. Cah. Agric. 17, 3: 263-268.
(4) SEBILLOTTE, M.; 1974. Essai d'analyse des tâches de l'agronome. Cah. Orstom (Sér. Biol.) 24: 3-25





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