Réflexions agrosystémiques

Réflexions agrosystémiques

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Fragments d'essai sur les systèmes agraires, en annexe du site de l'agronome philosophe

Le sol isolé

Systèmes agrairesPosté par opdecamp 01 nov., 2013 14:46

Les propos d'AUBERT (1) dans le post précédent soulignaient le désintéressement des agronomes pour la pédologie en l'absence d'une incidence de celle-ci sur l'état actuel ou futur du sol comme milieu de culture des plantes.

On pourrait bien retourner l'idée par l'inattention des pédologues pour les systèmes de culture dont les divers types de sol ou de terrains font l'objet.

Il est bien compréhensible que le sol comme objet à composantes multiples, sa variabilité spatiale et sa dynamique constituent déjà un système complexe en soi. Comme le souligne BOULAINE (2), LIEBIG est entré dans ce système "sol" par la chimie avec la théorie de la nutrition minérale des plantes, SCHLOESING et MUNTZ par la biologie avec la découverte du rôle des micro-organismes dans la nitrification, WOLLNY par la physique avec ses propriétés thermiques, hydriques ou électriques, etc. Mais, DOKUCHAEV en a promu l'image d'un corps naturel, "indépendant et variant". Son équipe s'attache à son inventaire et à sa distribution spatiale pour publier la première carte pédologique en 1900, celle de la Russie.

Vasily DOKUCHAEV (1846-1903) et le Chernozem russe. Source illustrations

La science du sol est pluridisciplinaire en elle-même de par la complexité et l'envergure du système qui est son objet, au point qu'on parle encore souvent des sciences du sol au pluriel. L'association internationale pour la science du sol (AISS) est fondée à Rome le 19 juin 1924. De grands noms ont contribué à son développement comme les américains TRUOG, BRIGGS et GARDNER, le premier pour l'acidité du sol et la physico-chimie du phosphore, le second pour le point de flétrissement et l'eau utile et le troisième pour la dynamique de l'eau et l'irrigation. On peut citer aussi les suédois TAMM pour l'humus et ATTERBERG pour la granulométrie. L'allemand BLANCK publie en 1929 le "Handbuch der Bodenkunde" qui est selon BOULAINE (2) l'ouvrage le plus important publié sur l'ensemble des questions de la science du sol.

Deux conceptions contrastées du sol se développent. La première est analytique, axée sur le laboratoire et vise à déterminer ses caractéristiques considérées comme variables indépendantes: c'est la conception du Soil Conservation Service des USA. La seconde est naturaliste et considère le sol comme un résultat de l'interaction de facteurs pédogénétiques avec des variables climatiques, biologiques, géologiques, etc.: c'est l'école russe. Dans les années 1950, la plupart des services d'inventaire et de cartographie adoptent une conception intermédiaire, sensée tenir compte des variables qui déterminent les applications agricoles. Les unités cartographiques doivent fournir des informations simples destinées aux agriculteurs pour cultiver des parcelles de manière homogène et tiennent compte de facteurs de formation du sol, surtout en cas de contrastes hydriques et topographique.

L'intention existe donc bien de délimiter des unités de sol pour un ou plusieurs types d'utilisation ou systèmes de culture similaires, mais cette attention est tardive, plus de 50 ans après le Chernozem de DOKUCHAEV. Son approche agronomique n'a pas été déterminante au début de cette discipline et n'a pas pu se développer selon une démarche de systémique agraire.

De plus, comme l'observe LEGROS (3), "les classifications de sols, même si elles varient d’un pays à l’autre, ressemblent à la classification botanique de Linné: un type central correspondant au genre, et des sous-types correspondant aux espèces". Cet auteur présente d'ailleurs un aperçu des grands types mondiaux de sol d'après l'école russe de DOKUCHAEV. L'américain KELLOG et son équipe présente en 1937 une codification pour la description des sols sur le terrain, le Soil Survey Manual, toujours réédité. Une classification américaine des sols est également élaborée tandis qu'en Europe est bâtie la World Reference Base (WRB). Un système universel serait en gestation d'après LEGROS.

Le concept de sol continue donc d'évoluer comme un système autonome, un objet naturel dont les propriétés et la dynamique dans l'espace-temps est la préoccupation prirotaire des pédologues. Malgré la volonté d'évaluer son aptitude pour différents systèmes de culture ou types d'utilisations, les résultats sont restés souvent en-deçà des attentes des agronomes. La démarche de systémique agraire que j'entreprends dans ce blog souhaite contribuer à l'émergence d'une conception agronomique intégrée entre sols ou terrains et systèmes de culture et de production.

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(1) AUBERT, G.; 1941. Les sols de la France d'outre-mer. Paris, Ministère de l'Agriculture: 100 p.
(2) BOULAINE, J.; 1997. Histoire abrégée de la science des sols. Etude et gestion des sols, 4, 2: 141-151. Document pdf
(3) LEGROS, J.-P.; 2011. A l'aube de la science du sol. Ac. Sci. & Lettres Montpellier, bull. 42: 381-383. Document pdf



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