Mémos documentaires

Les dragons de l'humanitéModernité

Posted by opdecamp Wed, February 10, 2016 08:37:03

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Pour l'humain face à un dragon Zarathoustra (NIETZSCHE) enseigne les métamorphoses successives de l'esprit en chameau, lion et enfant . Le dragon "Tu dois", maître ou dieu, charge le chameau de lourds fardeaux. Dans le désert le plus reculé le chameau se mue en lion "Je veux" pour vaincre ce grand dragon qui brille de ses écailles de valeurs millénaires. Si sa puissance libère le lion, c'est l'oubli et l'innocence de l'enfant qui est nécessaire à l'esprit pour créer de nouvelles valeurs. L'enfant est alors une roue qui tourne, un nouveau commencement.

La métaphore de ce cycle est identique à celle des réincarnations ou des transmigrations (samsâra) que représente la métempsychose chez les bouddhistes.

C'est sans doute aussi cet éternel retour que ROUX (2014.) envisage de dépasser pour "sortir de ce cycle apparemment sans fin: accumulation paroxystique du pouvoir, brutales remises en question, perpétuelle reconstitution". A chaque nouvelle génération, l'humain ne cesse de succomber aux mêmes faiblesses et bassesses. ROUX (op. cit.) évoque particulièrement l'une des plus immanentes, à savoir "l’opposition entre la nécessaire solidarité au sein d’une espèce sociale et le désir d’avantages individuels".

Le dragon de Zarathoustra peut alors être vu comme un collectif social, un courant de valeurs partagées, un système de pouvoirs, de culture et d'idéologie emmêlées. Ces courants interactifs systémiques émergent comme autant de dragons et subissent leur évolution de génération en génération. Au cours de l'histoire des idées et des peuples, l'espèce humaine s'est toujours partagée entre plusieurs dragons en confrontation.

L'humain constitue "l’apparition de la conscience dans l’univers" ainsi que le pose VERGELY (2015). L'humain pense, veut et développe des téléologies non seulement pour lui-même mais aussi pour son espèce. DAMASIO (2001) considère la raison ou la volonté comme un mécanisme à la fois neurobiologique et culturel qui s'ajoute aux circuits neuraux automatiques et innés de survie lors du développement post-natal. Il se développe alors un "point de vue moral qui, à l'occasion, peut transcender les intérêts du groupe social immédiat auquel appartient un individu, et même ceux de l'espèce."

LATOUR (2005, p.102) propose pour l'histoire humaine une temporalité où les éléments temporels ne se succèdent plus sur l'axe d'une droite du temps mais sur une spirale où celui-ci s'écoule à la manière "d'un cercle en expansion dans toutes les directions".Blog image

Le passé n'y est alors plus "dépassé, mais repris, répété, entouré, protégé, recombiné, réinterprété et refait". Et LATOUR de citer SERRES (1992): "nous sommes des échangeurs et des brasseurs de temps". Cette temporalité s'adapte tant sur le plan individuel que collectif et le discours métaphorique de Zarathoustra gagne encore toujours en force.

Références.
DAMASIO Antonio; 2001. L'erreur de Descartes. Paris, Odile Jacob.

LATOUR Bruno; 2005. Nous n'avons jamais été modernes. Essai d'anthropologie symétrique. Paris, La Découverte (poche).

NIETZSCHE Frédéric; 1983. Ainsi parlait Zarathoustra. Édition "Le livre de Poche", Paris, Librairie Générale Française (LGF).

ROUX Marc; 2014. Principe de Réalité. AFT Technoprog <http://transhumanistes.com/archives/1849>.

SERRES Michel; 1992. Éclaircissements. Paris, F. BOURIN.

VERGELY Bertrand; 2015. L’homme-Dieu : éternité, égalité, sécurité. iPhilo <http://iphilo.fr/2015/12/23/eternite-egalite-securite-bertrand-vergely/>.



Le climat fragile de la modernitéModernité

Posted by opdecamp Wed, January 20, 2016 10:53:09

Inspiré de FRESSOZ et LOCHER (2010)

Le XVIIIe est le siècle des lumières et marque l'avènement de la modernité. Le climat s'y perçoit progressivement comme un phénomène complexe d'interactions de processus naturels et anthropiques tels que "précipitations, pressions, vents, émanations, topographie, sols, eaux, végétation, lumière, électricité, fumées, etc.". La transformation humaine du climat est admise principalement via l'exploitation forestière et agricole. Elle est d'abord jugée bénéfique avant la révolution française de 1789. Après par contre, à chaque accident météorologique les paysans sont désignés comme coupables d'avoir défriché de "nobles futaies".

Au XIXe siècle la révolution industrielle et l'impérialisme colonial promeuvent les nouvelles disciplines d'hygiène et de médecine légale. Ces dernières considèrent alors la planète comme "un espace médical isomorphe transformé par des gestions environnementales contrastées". Les ouvriers des usines et les habitants des colonies d'Orient ou d'Afrique en portent les stigmates.
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Vernois, « La main industrielle », Annales d’hygiène publique et de médecine légale, 1862, vol. 17." (Source: FRESSOZ et LOCHER, 2010, op. cit.)

Toutefois, l’idée d’une transformation anthropique des climats recule définitivement vers la fin du XIXe. En premier lieu, la "révolution pasteurienne" désigne des coupables microscopiques précis à certaines étiologies. Ensuite, le traitement de nombreuses données permet la caractérisation des régions climatiques. De même, les progrès de l'astronomie et de la géophysique expliquent la dynamique des pulsations climatiques et des glaciations par les trajectoires orbitales et la variation des tâches solaires (cycles de Milankovitch). Enfin, l'émergence de la sociologie permet de distinguer les déterminismes naturels de ceux des sociétés humaines. Une déconnexion s'opère scientifiquement entre le climat et l'agir humain.

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Milutin Milankovitch, climatologue, astronome et géophysicien serbe (Source: <Wikipédia>)

Une transition vers une post-modernité anti-humaniste s'opère durant la seconde moitié du XXe siècle. Elle établit une nouvelle connexion entre l'humanité et son environnement en général et avec le climat en particulier. La planète devient une sorte de "super-organisme vivant" appelé Gaiä et que l'humanité contamine. Tandis que la théorie du réchauffement climatique anthropique est soutenue par le GIEC (Groupe Intergouvernemental d'Experts du Climat), par la plupart des médias et par les mouvements écologistes ou les économistes néo-malthusiens. La révolution industrielle moderne et les progrès scientifiques ayant permis une forte croissance démographique de l'humanité sont ainsi fondamentalement remis en cause.

Référence citée.

FRESSOZ Jean-Baptiste et Fabien LOCHER; 2010. Le climat fragile de la modernité. Petite histoire climatique de la réflexivité environnementale. La vie des idées. <http://www.laviedesidees.fr/Le-climat-fragile-de-la-modernite.html>






Ethique des révolutions agricolesDéveloppement agricole

Posted by opdecamp Tue, September 10, 2013 14:29:27

Voici une synthèse inspirée et adaptée des considérations et repères proposés par la FAO (1) pour comprendre des conflits d'acteurs dans les révolutions ou transitions agraires en référence au passé et en prospective pour l'avenir. Elle conçoit toutefois l'éthique dans le sens dynamique de DROIT (2). Si la morale se situe du côté des normes et valeurs héritées du passé et de la tradition, dans l'éthique les normes et règles de comportement sont à construire, à inventer, à forger au moyen d’une réflexion. Ainsi, "la morale désignera principalement les valeurs existantes et transmises, l'éthique le travail d’élaboration ou d’ajustement rendu nécessaire par les mutations en cours."

L'intensification agricole peut se concevoir de deux manières: l'une, "classique", d'une augmentation de production par augmentation des intrants, l'autre, qualifiée de "durable", du maintien de la production par diminution des intrants. La seconde se traduit notamment par des techniques d'application localisée d'engrais, plus ciblée de protection des plantes ou des animaux, par des cultures plus nombreuses par unité de surface (cultures mixtes ou intercalaires), etc. (3).
A l'intensification s'oppose l'ajustement extensif qui vise le plus couramment une variation à la hausse des superficies exploitées d'un système de production (SP) vers un autre. Mais l'ajustement extensif peut aussi viser une baisse de ces superficies et se confond alors avec la version courante d'intensification du facteur foncier dans le nouveau SP.

Il existe 3 modèles de discours éthique sur l'action humaine, tant individuelle que collective, selon les types d'argumentations développées, alors que beaucoup de philosophes n'en ont considéré que l'un ou l'autre:
(I) le modèle utilitariste se base sur l'impact d'une action ou de l'application d'une politique. Elle sera évaluée comme bonne et appropriée si ses impacts sont bénéfiques pour la santé, la richesse, le bien-être. Ainsi l'intensification agricole classique produit de plus grandes disponibilités alimentaires et la nourriture étant essentielle à la vie, ce modèle la jugera fondamentalement bien justifiée. De même, l'intensification agricole durable paraît également bien justifiée dans ce modèle par conciliation de la satisfaction des besoins alimentaires avec une économie des ressources naturelles. L'utilitarisme est l'éthique implicite de l'agronome.
(II) le modèle humaniste se base sur le respect des droits fondamentaux des individus tels que la subsistance, la sécurité, la liberté de choisir un plan de vie, etc. C'est au philosophe allemand Emmanuel Kant (1724-1804) qu'on doit cet impératif catégorique: "Agis de telle sorte que tu traites l'humanité toujours comme une fin, et jamais simplement comme un moyen".
(III) le modèle moraliste se base sur le caractère et la conformité des conduites à une culture ou une tradition telles que l'esprit civique, la solidarité collective, le respect des ancêtres, d'une religion, etc. Aristote (384 à 322 av. J.-C.) a dressé pour son époque un inventaire des vices et vertus sous formes de conduites négatives et positives.

A titre d'illustration, la discussion suivante est proposée sur les 3 dernières révolutions agricoles suivant l'un ou l'autre de ces 3 angles de vue éthiques.

La 1ère révolution agricole connaît ses prémices en Italie dès le 16ème siècle d'où elle s'étend et passe au Royaume-Uni au 18ème siècle (4). Elle est basée sur la disparition de la jachère, l'adoption d'une rotation initiée en 1720 par Charles Townshend (1674-1738) (5). Il s'agit de la rotation dite "du Norfolk", constituée d'une succession de cultures céréalières (blé, orge) et fourragères (navet fourrager, luzerne ou trèfle) dans le système de culture (SC). Elle s'accompagne de l'accroissement du cheptel dans le système d'élevage. Une référence particulière doit être faite au cheptel ovin qui alimente l'industrie lainière. Il en résulte une augmentation de la production animale, de la force de traction animale, de la fumure organique et des rendements céréaliers (6).

Blog imageCharles Turnip Townshend © National Portrait Gallery, London

Cette intensification produit les excédents agricoles qui permettent la révolution industrielle durant cette période de forte croissance démographique. Elle s'accompagne de réformes sociales et politiques qui aboutissent à une appropriation et exploitation privative du sol par l'abandon du droit de vaine pâture et l'individualisation des exploitations du fait du mouvement des enclosures (Enclosure Acts). Cela se traduit dans le paysage par un recul de l'openfield au profit du bocage. Il s'ensuit une transformation de l'économie agraire d'une forme communautaire à une forme individualiste. Comme relevé par la FAO (1), le changement de régime foncier a "pour effet de chasser les ruraux de leur terre pour en faire une main-d'oeuvre industrielle très vulnérable sur le plan alimentaire", et "ces bouleversements auront coûté d'énormes souffrances à trois, sinon quatre générations de familles pauvres."

Du point de vue éthique, cette première révolution agricole des temps modernes peut être évaluée comme bienfaitrice sous l'angle du modèle utilitariste. Mais sous l'angle du modèle humaniste, et peut-être aussi moraliste, les Enclosure Acts ont détruit un régime ancien de droits et devoirs qui autorisait les petits propriétaires à exploiter les vaines pâtures et cultiver des terres sous condition d'en partager les productions entre eux. Deux types de responsabilités peuvent être distinguées se rapportant chacun à l'un des deux modèles éthiques. D'une part, les prédécesseurs des agronomes, dénommés "physiciens agriculteurs", auteurs (husbanders) et savants ruraux (agriculturists) selon DENIS (7), dont les savoirs et savoir-faire ont permis ou contribué à l'intensification du système de culture. D'autre part, les grands propriétaires fonciers et les parlementaires des "Enclosure Acts", dont l'action a supprimé la forme collective et solidaire d'agriculture des petits fermiers. Si la responsabilité éthique est associée à une compétence technique à certains un niveau d'échelle, elle l'est au au pouvoir politique à l'autre niveau.

La 2ème révolution agricole se déroule en Europe à la moitié du 20ème siècle et se prolonge en Asie dans les années 1970. Elle s'opère grâce aux nouvelles technologies d'amélioration végétale et animale par sélection et hybridation, de fertilisation par les engrais minéraux, de protection des productions par les produits zoo- et phytopharmaceutiques et de la moto-mécanisation. Elle s'accompagne aussi de remaniements fonciers par remembrements et concentrations des exploitations du fait de la forte augmentation de productivité du travail et d'économie d'échelle. Grâce au développement des transports et aux innovations, une spécialisation des productions s'opère également: grandes cultures dans certains régions, herbages et élevage dans d'autres, selon la fertilité des sols et le relief (6). Une crise de surproduction s'ensuit dans l'UE, que la PAC est accusée d'avoir amplifiée: "une montagne de beurre et un fleuve de lait". MAZOYER et ROUDART (6) rapportent que des variétés à haut rendement de riz, blé et maïs ont permis une extension limitée de la 2ème révolution agricole en Asie, en Amérique et dans une moindre mesure en Afrique. Cette extension restreinte de fait aux régions fertiles a été appelée révolution verte. Les coûts en intrants d'engrais et produits en ont évincé la petite paysannerie pauvre. Outre une nouvelle réduction de cette dernière ou carrément son exclusion, la 2ème révolution agricole a essuyé des revers environnementaux et sanitaires par usage abusif d'engrais et de produits phyto-et zoosanitaires, par des épizooties massives et des infestations des cultures à grande échelle, par la crise d'infection aux prions, etc. La FAO (1) en conclut "la nécessité de peser exactement les coûts et les bénéfices de l'intensification agricole". Elle trace quelques pistes à cet égard:
- pour le modèle utilitariste: c'est l'impact net ou moyen qui compte;
- pour le modèle humaniste: ce pourrait être l'absence d'individu ou de groupe lésé du point de vue des droits fondamentaux ("basic rights" de Henry Shue);
- pour le modèle moraliste: les fardeaux générés sont supportés par la charité ou la solidairité communautaire, mais certaines systèmes ne font aucun cas des inégalités sociales (le mot "Aristocratie" est dérivé de "Aristote").

Toute la difficulté éthique reste cependant d'évaluer les impacts à priori pour décider d'une action et donc de s'appuyer sur une hypothèse éthique de départ. Pour citer GUY (8): "Il n'y a pas de bien concevable clairement à priori, pas plus que qu'il n'y a de vrai saisissable clairement à priori".

La 3ème révolution agricole démarre au milieu des années 1990 et se marque par une expansion des PGM (plantes génétiquement modifiées) dont principalement le soja, le coton et le maïs sur déjà près de 12% des terres arables (4). En Amérique latine et en Argentine en particulier, le paquet technologique comprend aussi le semis direct lié au soja transgénique résistant aux herbicides et qui permet un gain de travail de 50%. De plus, un paquet organisationnel de cette révolution oriente l'agriculture vers le gigantisme où l'agriculteur devient un simple rentier de ses terres, les travaux étant réalisés par des entreprises de matériel agricole et les avances de fonds pour chaque campagne par des investisseurs extérieurs à l'exploitation (9). Les "peones" ou salariés agricoles sont évincés du monde du travail, l'agriculture familiale marginalisée et les propriétaires terriens deviennent de simples rentiers. Une tendance vers une agriculture sans agriculteurs?

Ces 3 révolutions agricoles modernes sont caractérisées par l'intensification et ont un effet global d'augmentation des disponibilités alimentaires, ce qui est peut être considéré favorablement sous l'angle de vue utilitariste. Toutefois, des effets pervers écologiques sont également relevés comme une réduction de l'agro- et biodiversité ainsi qu'une pollution des sols et des eaux par les herbicides et autres produits phyto- ou zoo-pharmaceutiques. Des effets pervers sanitaires ont également été relevés résultant de contaminations aux prions, aux antibiotiques, etc. Ces trois révolutions participent d'une même tendance et les effets pervers vont croissants ce qui rend l'intensification agricole accomplie de moins en moins acceptable sous l'angle utilitariste. Sous l'angle humaniste, elles ont conduit et conduisent encore à la privation de moyens de subsistance pour la petite paysannerie au point de la voir disparaître et ou contribuer à une paupérisation urbaine croissante. Du point de vue éthique, tant sous l'angle humaniste qu'utilitariste, cette trajectoire est devenue contestable et même inacceptable pour une proportion croissante d'agronomes.
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(1) FAO; 2004. Ethique et intensification agricole durable. Collection questions d'éthique: 28 p. Document pdf: <ftp://ftp.fao.org/docrep/fao/007/j0902f/j0902f00.pdf‎>
(2) POL-DROIT, R.; 2009. L'éthique expliquée à tout le monde. Seuil (128 p)
(3) The Montpellier Panel; 2013. Sustainable intensification: a new paradigm for african agriculture. Agriculture for impact, Imperial college London: 34 pp. Disponible pour téléchargement en pdf cette adresse
(4) REGNAULT, H., X. ARNAUD DE SARTRE et C. REGNAULT-ROGER; 2012. Les révolutions agricoles en perspective (Introduction). Ed. France Agricole, Paris.
(5) Wikipédia http://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9volution_industrielle
(6) MAZOYER, M. et L. ROUDART; 2002. Histoire des agricultures du monde. Seuil.
(7) DENIS, G.; 2001. Du physicien agriculteur du XVIIIe siècle à l’agronome des XIXe et XXe siècles : mise en place d’un champ de recherche et d’enseignement.» In: "Autour d’Olivier de Serres : Pratiques agricoles et pensée agronomique." Paris, C.R. Acad. Agri. Fr., vol. 87, n° 4: 81-103.
(8) GUY, B; 2012. Ethique et épistémologie: convergence entre la démarche épistémologique (chercher le vrai) et la démarche éthique (chercher le bien): point de vue des sciences de l'ingénieur. HAL-SHS. Disponible en pdf à l'adresse: <http://halshs.archives-ouvertes.fr/hal-00736247/>
(9) ALBLADEJO, C. et X. ARNAUD DE SARTRE; 2012. Une révolution agricole incomplète? Leçons d'Argentine. In: Les révolutions agricoles en perspective. Ed. France Agricole, Paris.





Intensification agricole durableDéveloppement agricole

Posted by opdecamp Thu, August 22, 2013 10:54:55

Voici le point de vue de Tara GARNETT et al. dans la revue "Science" (1) sur l'intensification durable (Sustainable intensification - SI) ainsi que des données techniques et socio-économiques complémentaires dans le rapport du "Montpellier Panel" (2).

L'article de GARNETT est résumé à l'adresse: http://ccafs.cgiar.org/sustainable-intensification-tool-sustainable-food-system-toolbox

Quatre prémisses sont présentées dans le scénario d'intensification écologique de GARNETT et al.:
- (I) Nécessité d'augmenter globalement la production (végétale): pas nécessairement partout. Dans les pays à faibles revenus d'abord, alors qu'ailleurs il suffirait d'augmenter le potentiel de réponse à une demande alimentaire accrue. De manière concomitante, il s'imposerait une modération de la demande en produits laitiers et carnés forts exigeants en ressources.
- (II) La production devrait être accrue par intensification agricole (augmentation des rendements à l'hectare). La mise en valeur agricole de nouvelles terres encore disponibles comme les forêts, prairies et zones humides auraient des effets dommageables par perte de biodiversités et de services "écosystémiques" et par augmentation des émissions de GES (gaz à effet de serre).
- (III) L'intensification durable nécessite de repenser radicalement la production alimentaire pour réduire massivement son impact environnemental. Si une réduction des rendements ou une réaffectation des terres devrait être consentie dans certaines régions, leur augmentation pourrait être envisagée dans d'autres. Le défi doit être relevé de manière adaptée aux conditions et contextes locaux.
- (IV) Le but de l'intensification durable étant défini, il faut établir les stratégies pour l'atteindre: tester et évaluer les méthodes de type conventionnel, agroécologique, organique ou "high-tech" en tenant compte des contextes sociaux et biophysiques.

D'autres objectifs à l'interface avec l'intensification durable sont également discutés:
- (I) Utilisation des terres et biodiversité. Par rapport à une intensification dans une option d'économie de terres, leur partage convivial et intégré entre une agriculture extensive et les biocénoses naturelles doit aussi être examiné. Il y aurait lieu de quantifier le bilan entre des rendements suffisants et des services écosystémiques.
- (II) Bien-être animal. Pour le secteur de l'élevage, l'intensification durable s'impose un cadre éthique qui disqualifie certaines options de productivité outrancière du fait de leurs impacts négatifs sur le bien-être animal (tares congénitales, espace vital, etc.). Toutefois, dans des circonstances de faible productivité due aux maladies ou à une alimentation insuffisante, l'intensification sera bénéfique. Mais, il faut se rendre compte qu'il y a des limites à la satisfaction de la demande et il faut donc réduire la surconsommation de ces produits.
- (III) Qualité alimentaire. L'intensification durable doit préserver et développer la diversité et la qualité particulièrement dans l'alimentation des consommateurs pauvres. Il s'agit de tenir compte de la variété et de la disponibilité des aliments dans les communautés locales, de mieux comprendre l'importance diététique d'aliments "sauvages" pour beaucoup de gens pauvres et d'appliquer les techniques modernes et traditionnelles de sélection aux espèces végétales et animales négligées.
- (IV) Economies rurales. Dans les politiques agricoles, il faudrait identifier les mécanismes d'aide et soutien aux agriculteurs susceptibles d'être réorientés pour encourager l'intensification durable. Il faudrait aussi revitaliser voire réinventer les services de vulgarisation pour fournir un support à cette intensification. Et enfin, il faudrait utiliser les technologies modernes d'information et de communication pour consolider la faculté de résilience des agriculteurs pratiquant l'intensification durable.
- (V) Développement durable. L'intensification durable doit entrer dans l'agenda du développement durable par une politique d'investissement à tous les niveaux considérés.

Le "Montpellier panel" (2) retient 3 axes pour l'intensification durable plus particulièrement pour l'Afrique subsaharienne: l'intensification écologique, génétique et socio-économique. Son rapport fournit des pistes concrètes à suivre et cite quelques techniques préconisées.
Pour l'intensification écologique:
- le micro-dosage d'engrais et la micro-application d'herbicides;
- la gestion économe de l'eau par mini-collecte des eaux pluviales et irrigation localisée;
- les cultures mixtes et intercalaires, les engrais verts, l'agroforesterie, le sylvopastoralisme;
- la lutte phytosanitaire intégrée par des moyens biologiques ou des pesticides plus ciblés et moins toxiques;
- la conservation des sols par les TCS (techniques culturales simplifiées) comme le labour minimal et le maintien d'une couverture permanente;
- le recyclage maximal des matières organiques.
Les perspectives et les acquis de l'intensification écologique déjà pratiquée ne devraient pas cependant pas suffire. La sélection végétale et animale devra également être intensifiée.
L'intensification génétique peut comporter outre les techniques conventionnelles de croisements sélectifs:
- les cultures cellulaires et tissulaires pour la production notamment de vitroplants non infectés;
- les marqueurs de gènes pour accélérer les processus de sélection;
- la transgenèse pour produire des OGM de meilleure qualité nutritionnelle, de résilience accrue aux pestes et maladie, de capacités acquises de fixation de l'azote atmosphérique.
Enfin, l'intensification socio-économique se définit comme le processus de création ou de développement de structures ou d'institutions innovatrices au niveau de l'exploitation, de la communauté, de la région ou de la nation entière en vue d'assurer les droits fonciers, une connexion éfficiente et équitable aux marchés d'amont (intrants) et d'aval (débouchés, commercialisation). Les voies et moyens suivants sont cités:
- la création de banques villageoises de grains;
- les agrofournisseurs villageois;
- les associations d'agriculteurs à capital social;
- les contrats d'exploitation avec une agence centralisée de transformation ou d'exportation;
- la formation et le déploiement de services de vulgarisation;
- la diversification des revenus des ménages par des emplois hors du secteur agricole.

La triple intensification ainsi préconisée est conditionnée par une recherche de techniques plus sophistiquées, d'innovations adaptées, d'investissement plus ciblés, un partenariat privé-public, une participation active et un véritable leadership politique.

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(1) Garnett, T., M.C. Appleby, A. Balmford, I.J. Bateman, T.G. Benton, P. Bloomer, B. Burlingame, M. Dawkins, L. Dolan, D. Fraser, M. Herrero, I. Hoffman, P. Smith, P.K. Thornton, C. Toulmin, S.J. Vermeulen and H.C.J. Godfray; 2013. Sustainable intensification in agriculture: premises and policies. Science, vol. 341: 33-34. Disponible en pdf: http://www.sciencemag.org/content/341/6141/33.full.pdf
(2) The Montpellier Panel; 2013. Sustainable intensification: a new paradigm for african agriculture. Agriculture for impact, Imperial college London: 34 pp. Disponible pour téléchargement en pdf à l'adresse: http://www3.imperial.ac.uk/africanagriculturaldevelopment/themontpellierpanel/themontpellierpanelreport2013