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Commentaires et synthèses de documentations utiles en annexe du site de l'agronome philosophe.

Ethique des révolutions agricoles

Développement agricolePosted by opdecamp Tue, September 10, 2013 14:29:27

Voici une synthèse inspirée et adaptée des considérations et repères proposés par la FAO (1) pour comprendre des conflits d'acteurs dans les révolutions ou transitions agraires en référence au passé et en prospective pour l'avenir. Elle conçoit toutefois l'éthique dans le sens dynamique de DROIT (2). Si la morale se situe du côté des normes et valeurs héritées du passé et de la tradition, dans l'éthique les normes et règles de comportement sont à construire, à inventer, à forger au moyen d’une réflexion. Ainsi, "la morale désignera principalement les valeurs existantes et transmises, l'éthique le travail d’élaboration ou d’ajustement rendu nécessaire par les mutations en cours."

L'intensification agricole peut se concevoir de deux manières: l'une, "classique", d'une augmentation de production par augmentation des intrants, l'autre, qualifiée de "durable", du maintien de la production par diminution des intrants. La seconde se traduit notamment par des techniques d'application localisée d'engrais, plus ciblée de protection des plantes ou des animaux, par des cultures plus nombreuses par unité de surface (cultures mixtes ou intercalaires), etc. (3).
A l'intensification s'oppose l'ajustement extensif qui vise le plus couramment une variation à la hausse des superficies exploitées d'un système de production (SP) vers un autre. Mais l'ajustement extensif peut aussi viser une baisse de ces superficies et se confond alors avec la version courante d'intensification du facteur foncier dans le nouveau SP.

Il existe 3 modèles de discours éthique sur l'action humaine, tant individuelle que collective, selon les types d'argumentations développées, alors que beaucoup de philosophes n'en ont considéré que l'un ou l'autre:
(I) le modèle utilitariste se base sur l'impact d'une action ou de l'application d'une politique. Elle sera évaluée comme bonne et appropriée si ses impacts sont bénéfiques pour la santé, la richesse, le bien-être. Ainsi l'intensification agricole classique produit de plus grandes disponibilités alimentaires et la nourriture étant essentielle à la vie, ce modèle la jugera fondamentalement bien justifiée. De même, l'intensification agricole durable paraît également bien justifiée dans ce modèle par conciliation de la satisfaction des besoins alimentaires avec une économie des ressources naturelles. L'utilitarisme est l'éthique implicite de l'agronome.
(II) le modèle humaniste se base sur le respect des droits fondamentaux des individus tels que la subsistance, la sécurité, la liberté de choisir un plan de vie, etc. C'est au philosophe allemand Emmanuel Kant (1724-1804) qu'on doit cet impératif catégorique: "Agis de telle sorte que tu traites l'humanité toujours comme une fin, et jamais simplement comme un moyen".
(III) le modèle moraliste se base sur le caractère et la conformité des conduites à une culture ou une tradition telles que l'esprit civique, la solidarité collective, le respect des ancêtres, d'une religion, etc. Aristote (384 à 322 av. J.-C.) a dressé pour son époque un inventaire des vices et vertus sous formes de conduites négatives et positives.

A titre d'illustration, la discussion suivante est proposée sur les 3 dernières révolutions agricoles suivant l'un ou l'autre de ces 3 angles de vue éthiques.

La 1ère révolution agricole connaît ses prémices en Italie dès le 16ème siècle d'où elle s'étend et passe au Royaume-Uni au 18ème siècle (4). Elle est basée sur la disparition de la jachère, l'adoption d'une rotation initiée en 1720 par Charles Townshend (1674-1738) (5). Il s'agit de la rotation dite "du Norfolk", constituée d'une succession de cultures céréalières (blé, orge) et fourragères (navet fourrager, luzerne ou trèfle) dans le système de culture (SC). Elle s'accompagne de l'accroissement du cheptel dans le système d'élevage. Une référence particulière doit être faite au cheptel ovin qui alimente l'industrie lainière. Il en résulte une augmentation de la production animale, de la force de traction animale, de la fumure organique et des rendements céréaliers (6).

Charles Turnip Townshend © National Portrait Gallery, London

Cette intensification produit les excédents agricoles qui permettent la révolution industrielle durant cette période de forte croissance démographique. Elle s'accompagne de réformes sociales et politiques qui aboutissent à une appropriation et exploitation privative du sol par l'abandon du droit de vaine pâture et l'individualisation des exploitations du fait du mouvement des enclosures (Enclosure Acts). Cela se traduit dans le paysage par un recul de l'openfield au profit du bocage. Il s'ensuit une transformation de l'économie agraire d'une forme communautaire à une forme individualiste. Comme relevé par la FAO (1), le changement de régime foncier a "pour effet de chasser les ruraux de leur terre pour en faire une main-d'oeuvre industrielle très vulnérable sur le plan alimentaire", et "ces bouleversements auront coûté d'énormes souffrances à trois, sinon quatre générations de familles pauvres."

Du point de vue éthique, cette première révolution agricole des temps modernes peut être évaluée comme bienfaitrice sous l'angle du modèle utilitariste. Mais sous l'angle du modèle humaniste, et peut-être aussi moraliste, les Enclosure Acts ont détruit un régime ancien de droits et devoirs qui autorisait les petits propriétaires à exploiter les vaines pâtures et cultiver des terres sous condition d'en partager les productions entre eux. Deux types de responsabilités peuvent être distinguées se rapportant chacun à l'un des deux modèles éthiques. D'une part, les prédécesseurs des agronomes, dénommés "physiciens agriculteurs", auteurs (husbanders) et savants ruraux (agriculturists) selon DENIS (7), dont les savoirs et savoir-faire ont permis ou contribué à l'intensification du système de culture. D'autre part, les grands propriétaires fonciers et les parlementaires des "Enclosure Acts", dont l'action a supprimé la forme collective et solidaire d'agriculture des petits fermiers. Si la responsabilité éthique est associée à une compétence technique à certains un niveau d'échelle, elle l'est au au pouvoir politique à l'autre niveau.

La 2ème révolution agricole se déroule en Europe à la moitié du 20ème siècle et se prolonge en Asie dans les années 1970. Elle s'opère grâce aux nouvelles technologies d'amélioration végétale et animale par sélection et hybridation, de fertilisation par les engrais minéraux, de protection des productions par les produits zoo- et phytopharmaceutiques et de la moto-mécanisation. Elle s'accompagne aussi de remaniements fonciers par remembrements et concentrations des exploitations du fait de la forte augmentation de productivité du travail et d'économie d'échelle. Grâce au développement des transports et aux innovations, une spécialisation des productions s'opère également: grandes cultures dans certains régions, herbages et élevage dans d'autres, selon la fertilité des sols et le relief (6). Une crise de surproduction s'ensuit dans l'UE, que la PAC est accusée d'avoir amplifiée: "une montagne de beurre et un fleuve de lait". MAZOYER et ROUDART (6) rapportent que des variétés à haut rendement de riz, blé et maïs ont permis une extension limitée de la 2ème révolution agricole en Asie, en Amérique et dans une moindre mesure en Afrique. Cette extension restreinte de fait aux régions fertiles a été appelée révolution verte. Les coûts en intrants d'engrais et produits en ont évincé la petite paysannerie pauvre. Outre une nouvelle réduction de cette dernière ou carrément son exclusion, la 2ème révolution agricole a essuyé des revers environnementaux et sanitaires par usage abusif d'engrais et de produits phyto-et zoosanitaires, par des épizooties massives et des infestations des cultures à grande échelle, par la crise d'infection aux prions, etc. La FAO (1) en conclut "la nécessité de peser exactement les coûts et les bénéfices de l'intensification agricole". Elle trace quelques pistes à cet égard:
- pour le modèle utilitariste: c'est l'impact net ou moyen qui compte;
- pour le modèle humaniste: ce pourrait être l'absence d'individu ou de groupe lésé du point de vue des droits fondamentaux ("basic rights" de Henry Shue);
- pour le modèle moraliste: les fardeaux générés sont supportés par la charité ou la solidairité communautaire, mais certaines systèmes ne font aucun cas des inégalités sociales (le mot "Aristocratie" est dérivé de "Aristote").

Toute la difficulté éthique reste cependant d'évaluer les impacts à priori pour décider d'une action et donc de s'appuyer sur une hypothèse éthique de départ. Pour citer GUY (8): "Il n'y a pas de bien concevable clairement à priori, pas plus que qu'il n'y a de vrai saisissable clairement à priori".

La 3ème révolution agricole démarre au milieu des années 1990 et se marque par une expansion des PGM (plantes génétiquement modifiées) dont principalement le soja, le coton et le maïs sur déjà près de 12% des terres arables (4). En Amérique latine et en Argentine en particulier, le paquet technologique comprend aussi le semis direct lié au soja transgénique résistant aux herbicides et qui permet un gain de travail de 50%. De plus, un paquet organisationnel de cette révolution oriente l'agriculture vers le gigantisme où l'agriculteur devient un simple rentier de ses terres, les travaux étant réalisés par des entreprises de matériel agricole et les avances de fonds pour chaque campagne par des investisseurs extérieurs à l'exploitation (9). Les "peones" ou salariés agricoles sont évincés du monde du travail, l'agriculture familiale marginalisée et les propriétaires terriens deviennent de simples rentiers. Une tendance vers une agriculture sans agriculteurs?

Ces 3 révolutions agricoles modernes sont caractérisées par l'intensification et ont un effet global d'augmentation des disponibilités alimentaires, ce qui est peut être considéré favorablement sous l'angle de vue utilitariste. Toutefois, des effets pervers écologiques sont également relevés comme une réduction de l'agro- et biodiversité ainsi qu'une pollution des sols et des eaux par les herbicides et autres produits phyto- ou zoo-pharmaceutiques. Des effets pervers sanitaires ont également été relevés résultant de contaminations aux prions, aux antibiotiques, etc. Ces trois révolutions participent d'une même tendance et les effets pervers vont croissants ce qui rend l'intensification agricole accomplie de moins en moins acceptable sous l'angle utilitariste. Sous l'angle humaniste, elles ont conduit et conduisent encore à la privation de moyens de subsistance pour la petite paysannerie au point de la voir disparaître et ou contribuer à une paupérisation urbaine croissante. Du point de vue éthique, tant sous l'angle humaniste qu'utilitariste, cette trajectoire est devenue contestable et même inacceptable pour une proportion croissante d'agronomes.
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(1) FAO; 2004. Ethique et intensification agricole durable. Collection questions d'éthique: 28 p. Document pdf: <ftp://ftp.fao.org/docrep/fao/007/j0902f/j0902f00.pdf‎>
(2) POL-DROIT, R.; 2009. L'éthique expliquée à tout le monde. Seuil (128 p)
(3) The Montpellier Panel; 2013. Sustainable intensification: a new paradigm for african agriculture. Agriculture for impact, Imperial college London: 34 pp. Disponible pour téléchargement en pdf cette adresse
(4) REGNAULT, H., X. ARNAUD DE SARTRE et C. REGNAULT-ROGER; 2012. Les révolutions agricoles en perspective (Introduction). Ed. France Agricole, Paris.
(5) Wikipédia http://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9volution_industrielle
(6) MAZOYER, M. et L. ROUDART; 2002. Histoire des agricultures du monde. Seuil.
(7) DENIS, G.; 2001. Du physicien agriculteur du XVIIIe siècle à l’agronome des XIXe et XXe siècles : mise en place d’un champ de recherche et d’enseignement.» In: "Autour d’Olivier de Serres : Pratiques agricoles et pensée agronomique." Paris, C.R. Acad. Agri. Fr., vol. 87, n° 4: 81-103.
(8) GUY, B; 2012. Ethique et épistémologie: convergence entre la démarche épistémologique (chercher le vrai) et la démarche éthique (chercher le bien): point de vue des sciences de l'ingénieur. HAL-SHS. Disponible en pdf à l'adresse: <http://halshs.archives-ouvertes.fr/hal-00736247/>
(9) ALBLADEJO, C. et X. ARNAUD DE SARTRE; 2012. Une révolution agricole incomplète? Leçons d'Argentine. In: Les révolutions agricoles en perspective. Ed. France Agricole, Paris.





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