Mémos documentaires

Mémos documentaires

Objet du blog

Commentaires et synthèses de documentations utiles en annexe du site de l'agronome philosophe.

Paysagénie de l'aluminisation des sols

Développement agricolePosted by opdecamp Thu, December 06, 2018 14:04:35

Évolution des traits et caractères des territoires

La paysagénie est un projet d'art polymathique. Elle adopte un nouveau paradigme où les arts, les sciences et les techniques inter-communiquent et interagissent entre eux et avec les acteurs locaux d'un territoire. Son but est de mieux harmoniser les besoins et les aspirations des populations humaines avec les conditions naturelles locales. Dans ce cadre, un savoir plus savant veut être généré dans le design territorial, ce qui implique un travail de R&D.

La paysagénie a donc pour objet le territoire local. Elle utilise pour l'étudier un modèle basé sur un système complexe évolutif par métaphore avec la biologie de l'évolution. Il appartient aux savoirs et savoir-faire multiples convoqués de rechercher les traits "génotypiques" du territoire et d'établir leurs modes d'expression en caractères "phénotypiques".

Dans le modèle, les traits et caractères paysagéniques sont distribués selon quatre niveaux d'organisation: l'espèce et l'instanciation aux deux niveaux composites supérieurs, la facette et le holon aux deux niveaux plus homogènes inférieurs. L'espèce paysagénique est composée d'une population d'instanciations à la manière de l'ensemble des individus d'une espèce biologique. Chaque instanciation se compose à son tour d'une ou plusieurs facettes réparties en sept catégories, dont celles de la Rome antique que sont Urbs, Hortus, Ager, Saltus et Silva. Elles sont complétées par Desertum et Aqua. Enfin, au sein de chaque facette peuvent se distinguer plusieurs holons. L'identification de ces derniers nécessite un degré plus sophistiqué d'observation ou d'analyse. Il s'agit en effet d'établir à ce niveau les traits et réseaux de traits "génotypiques" propres à l'expression des caractères "phénotypiques" particuliers dans l'ADN des facettes et par extension dans l'ADN du "génotype" complet de chaque instanciation pour reconstituer au final tout le "génome" de l'ADN de l'espèce paysagénique étudiée.

Rappelons qu'il s'agit d'une métaphore et que les traits des holons exprimés en caractères dans les facettes, instanciations et espèces sont propres à l'art, aux sciences humaines et naturelles, ainsi qu'aux techniques de l’ingénierie et de l'artisanat. De manière non exhaustive, géographes, urbanistes, architectes, sociologues, économistes, ingénieurs civils et agronomes sont notamment concernés, mais aussi les acteurs locaux tels que les industriels et artisans, les commerçants, les divers transporteurs, les agriculteurs, éleveurs, forestiers, ainsi que les simples résidents. Du point de vue socio-économique, la paysagénie permet d'identifier les "communs de fait ou potentiels" de chaque type d'acteurs locaux.

L'espèce paysagénique est l'unité territoriale de la paysagénie. Elle est délimitée sur base de traits et caractères naturels et culturels spécifiques à l'écosphère locale. Sa conception est holistique en ce sens qu'elle rassemble en un tout les divers compartiments qui n'en sont que des parties: l'atmosphère, la biosphère anthropisée, l'hydrosphère (eaux souterraines et de surface) et la partie supérieure de la lithosphère où s'alimentent notamment les végétaux en eau et nutriments minéraux fournis par le sol.

Une illustration du modèle est fournie par les deux espèces paysagéniques de la région naturelle des landes de Gascogne. Elles enveloppent une superficie de plus d'un million d'hectares de sables dans le Sud-Ouest de la France. Les deux espèces y sont identifiées assez aisément: d'une part, celle du littoral océano-lacustre et d'autre part, celle du plateau rétro-littoral. Les instanciations exigent cependant une étude des liens sociaux tissés ou qui pourraient l'être pour former des "communs". La mutation d'un vrai commun de Saltus en une très vaste Silva privatisée ou étatisée s'y est produite au XIXe siècle.

Le design territorial résulte des interactions entre les humains et des facteurs naturels du milieu mais aussi avec des facteurs plus strictement socio-économiques. La paysagénie prend dès lors naissance au Pléistocène, avec l'émergence de notre espèce Homo sapiens. Elle hérite cependant de territoires façonnés par des processus strictement naturels et toujours en cours, tels que l'aluminisation des sols.

Les espèces paysagéniques se différencient de fait depuis l'Holocène avec la sédentarisation de l'agriculture à partir de quatre grands foyers: celui du blé au moyen et proche Orient, du riz en Chine, du maïs en pays Aztèque (Mexique) et de la pomme de terre en pays Inca (Pérou). Damas (Syrie) est l'une des plus anciennes villes du monde, datée d'environ 12.000 ans. C'est autour des centres d'urbanisation (Urbs et Hortus) et de cours d'eau (Aqua), que se différencient les espèces paysagéniques avec une distribution centrifuge vers l'Ager, puis le Saltus et enfin la Silva.

C'est au Moyen Age que les déforestations massives se sont produites en Europe. La colonisation humaine des territoires s'opère de manière empirique par essais et erreurs, interconversions, mutations et "rétromutations" successives entre les diverses facettes composant les instanciations. Des "retro-mutations d'Ager en Silva ou en Saltus pour un élevage extensif itinérant sont ainsi assez fréquentes et se produisent encore de nos jours, par exemple en Amazonie.

Dans cette dynamique, l'aluminisation des sols est un processus "clé". Elle se déroule dans toutes les régions humides et subhumides de la planète. L'aluminisation résulte de l'acidification du sol induite par la respiration racinaire et microbienne ainsi que par la nitrification de l'azote. L'hydrolyse acide des minéraux primaires et secondaires issus de la roche mère libère de l'aluminium cationique à partir de ses composés amorphes préformés et plus ou moins polymérisés. Dès que le pH du sol descend en-dessous de 5,5, ce cation trivalent remplace progressivement les cations de base bivalents (Ca et Mg) et monovalents (Na et K) sur le complexe adsorbant. Ces cations déplacés en solution du sol sont alors lessivés avec les nitrates et bicarbonates.

Le taux d'aluminisation du sol augmente alors à mesure que le pH continue lentement sa descente. Du point de vue phytobiologique, l'aluminium interagit avec le phosphore dont il favorise d'abord l'absorption par les racines avec effet favorable sur la croissance observée chez de nombreuses espèces en solution de culture ou en vases de végétation. Toutefois, au-delà d'un seuil optimum, très variable selon les espèces, l'aluminium provoque des effets toxiques par blocage de l'activité méristématique de l'apex racinaire. Certaines espèces ont évolué pour résister à ce stress par exsudation d'acides organiques complexant l'aluminium hors des cellules des racines ou par complexation interne avec des composés organiques. Dans ce dernier cas, une tolérance se manifeste par une capacité d'accumulation intracellulaire de l'aluminium et ce jusqu'au niveau foliaire. Le théier en est un exemple emblématique.

L'écologie de l'aluminisation est insuffisamment documentée du point de vue pédologique du fait de lacunes dans les travaux scientifiques. Toutefois, deux phénomènes sont rapportés à savoir l'augmentation de la biodiversité ligneuse avec l'aluminisation ainsi qu'une rétrogression des écosystèmes. Cette dernière est caractérisée par un déclin de la biomasse globale après un passage par un maximum de production.

Si l'on considère les données agropédologiques disponibles, il faut reconnaître qu'elles sont déjà en elles-mêmes produites par une interdisciplinarité associant agronomes pédologues et phytotechniciens. Ces données se révèlent limitées, comme en écologie, mais elles permettent tout de même d'émettre plusieurs hypothèses cohérentes et assez solides pour entrer dans un design territorial plus savant.

Ainsi, à propos de la pratique ancestrale d'agriculture itinérante sur abattis-brûlis forestier dans un holon paysagénique de Silva fortement aluminisé, une théorie peut être ébauchée. Les rendements des cultures annuelles s'affaiblissent rapidement d'une récolte à l'autre par dépolymérisation subséquente de l'aluminium amorphe, au point de ne plus rentabiliser le travail consenti dans une économie d'auto-subsistance. La rotation longue de régénération de la Silva, au moins sur 15 à 30 ans, y permet une accumulation d'éléments nutritifs minéraux dans les biomasses forestières et une décroissance du potentiel séminal herbacé. Une telle rotation équivaut aussi à un assolement sur de grands espaces. Il en résulte de faibles densités de population avec des seuils critiques de l'ordre de 10 hab/km² maximum.

D'autre part, les effets stimulants relayés par des effets toxiques de l'aluminium sont confirmés par les courbes de rendements de manioc et de patate douce obtenues à partir d'une expérimentation conduite dans une centaine de parcelles réparties en 3 sites à Porto-Rico.

On pourrait encore évoquer des expérimentations au Burundi sur de vaines tentatives de conversion de Saltus fortement aluminisé en Ager, du moins dans une économie d'auto-subsistance (voir photo ci-dessous).
Ou évoquer aussi les holons aluminisés des plantations de palmiers à huile dans le Sud-Est asiatique. Ou encore l'évolution d'holons de pâturages naturels des basses Pyrénées où le stress aluminique favorise la sélection d'espèces herbacées mieux adaptées, à l'inverse de ce qui se passe en Silva où le biodiversité (ligneuse) augmente.

On pourrait aussi se référer aux expérimentations sur plusieurs décennies dans le Parc herbager de la station de Rothamsted en Grande-Bretagne, où l'on assiste à la différenciation d'écotypes de la poacée "flouve odorante" en relation avec des variations de pH du sol. Ou encore à l'effet ambigu de l'aluminium par interactions avec le phosphore dans des holons d'Eucalyptus plus ou moins aluminisés au Mexique.

En conclusion, on plaidera donc encore pour le développement de l'interdisciplinarité qui s'avère particulièrement indispensable en paysagénie ainsi que dans toute étude des nombreux systèmes complexes évolutifs omniprésents sur notre planète.

Cet article n'est qu'un aperçu sommaire d'un livre de 225 pages (avec illustration en couleurs et plus de 200 références bibliographiques). Il est disponible uniquement à la librairie en ligne de "Bookelis.com" à l'adresse suivante: https://www.bookelis.com/documents/33501-Paysagenie-de-l-aluminisation-des-sols.html















  • Comments(0)//docu.agrophil.org/#post4