Notes d'épistémologie

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Objet de ce blog

Mémos et réflexions épistémologiques en annexe du site de l'agronome philosophe.

Mémo 13. Critique du positivisme et du réalisme

EpistémologiePosted by opdecamp 30 Sep, 2014 14:34:34

Le positivisme et le réalisme constituent les épistémologies institutionnelles contemporaines (LE MOIGNE, 2012, p.11) et leur gnoséologie s'est considérablement affaiblie en ce qui concerne ses deux hypothèses constitutives. Leurs méthodologies sont également critiquées.

Par delà leur dualité, ces deux courants épistémologiques institutionnels se fondent d'abord sur l'hypothèse ontologique de la connaissance de la réalité. Cette dernière étant considérée comme indépendante de l'observateur-modélisateur (LE MOIGNE, p. 19 & 20). La progression de la science s'illustrerait par la métaphore de l'asymptote (la réalité) dont elle pourrait se rapprocher sans peut-être jamais l'atteindre. GUILLEBAUD (2005, p. 213) cite deux ouvrages d'Henri Poincaré ("La science et l'hypothèse" de 1902 et "La valeur de la science" de 1905) où ce mathématicien dénie à la science "sa capacité supposée d'appréhender véritablement le réel sans le recours à des axiomes, à des conventions ou même à des intuitions, c'est-à-dire des croyances". Le positivisme et le réalisme se fondent aussi sur l'hypothèse déterministe ou hypothèse de causalité. Elle permet d'expliquer la réalité selon une "longue chaînes de raisons toutes simples et faciles" comme l'écrivait Descartes. Le déterminisme devient une condition "sine qua non" de la science en tant que "recherche des lois causales qui gouvernent la réalité" (LE MOIGNE, p.23). Et c'est cette "croyance" que GUILLEBAUD (p. 212) reconnaît comme base du projet prométhéen de la science. L'hypothèse déterministe et mécaniste s'est affaiblie avec les observations sur le comportement des systèmes complexes: mise en évidence des structures dissipatives (Ilya Prigogine) des systèmes thermodynamiques ouverts à l'écart de l'équilibre et du chaos "déterministe" en dynamique non linéaire ce qui les rend imprévisibles. Un coup plus fort lui a sans doute aussi été porté par la découverte de la spontanéité des particules quantiques. Selon LE MOIGNE (p. 25), l'effritement de l'hypothèse déterministe méritait la formulation d'une hypothèse épistémologique alternative telle celle de Karl Popper dans son "Plaidoyer pour l'indéterminisme" de 1982, mais sans toutefois "sortir du métaparadigme de l'épistémologie institutionnelle contemporaine". Outre Poincaré, GUILLEBAUD (p. 213) évoque le spiritualisme du philosophe Henri Bergson comme écorcheur de l'épistémologie positiviste en ce qu'il soutient que la vie est une "imprévisible création de formes, traversant les règnes du minéral jusqu'à l'humain, selon une "division" de l'élan vital originel en deux axes divergents, l'instinct et l'intelligence". Bergson marquerait ainsi "une rupture radicale avec la pensée matérialiste qui triomphait auparavant" et il "redonne leur place à l'intuition, à la durée, au "moi profond", à l'élan vital, à la capacité créatrice de l'humain". La similitude de ces idées est frappante avec le pouvoir auto-organisateur des systèmes complexes (structures dissipatives), l'imprévisibilité de leur dynamique non linéaire ainsi qu'avec la spontanéité de la particule quantique et l'incertitude ontologique qu'elle engendre. L'instabilité, le non équilibre, les relations d'incertitude ébranlent l'univers déterministe et focalise désormais la science sur les concepts de processus, de dynamique, d'émergence.

Pour les méthodes du positivisme et du réalisme, LE MOIGNE évoque le principe de modélisation analytique (p. 25 à 30) et celui de raison suffisante (p. 30 à 35).

Pour le "réductionnisme de méthode", LE MOIGNE rappelle qu'il n'est pas intégralement consubstantiel à ces épistémologies. C'est la puissance modélisatrice de l'analyse cartésienne et non celle de la réduction qui est impérative et ce "sans abandonner de parcelles", sans simplification ou réduction. Ce premier principe méthodologique souffre pour LE MOIGNE d'une "faiblesse théorique congénitale" car, comme l'observait déjà Leibniz, il n'est pas dit comment décomposer en parties! Il pourrait conduire à décomposer (réduire) un arbre jusqu'à un tas de sciure pour le connaître! Il rend aussi invisibles les liens qui relient les éléments analysés entre eux. Par contre, il encourage à croire en une réalité ultime, particule ou gène, ou "au moins de trouver quelque chose qui puisse, un instant, la représenter". Par contre, tant que les hypothèses ontologique et déterministes sont respectées, la modélisation holiste est tout aussi légitime que l'analytique. Il n'est pas interdit "pour connaître le tout, de connaître également les parties, non plus que pour connaître les parties, de connaître également le tout", selon la formule de Blaise Pascal. De même ne pourrait-on admettre sous prétexte de violation d'un réductionisme de méthode, l'hypothèse plus spécifique de "non séparabilité": que des objets distants à un instant donné ne soient pas vraiment séparés comme dans l'intrication des particules quantiques, alors que celle-ci est bel et bien démontrée (voir mémo 11 sur la réalité quantique)! LE MOIGNE (p. 30) conclut sur ce principe de la modélisation analytique, placé "sous le signe du bistouri, du microscope, du spectroscope et du télescope ... ne mérite peut-être pas la réputation de respectabilité scientifique éminente que les institutions lui ont accordée depuis deux siècles".

Le deuxième principe de raison suffisante a été formulée par Leibniz: "rien jamais n'arrive sans qu'il y ait une cause ou du moins une raison déterminante", c'est -à-dire que "l'existence d'un réel possible doit être "expliquée" syllogistiquement en raison" (LE MOIGNE, p. 31). Ce principe s'articule parfaitement à l'hypothèse déterministe et à fortiori causaliste, mais lui "ajoute subrepticement" l'hypothèse "de la naturalité de la logique déductive", à savoir que l'ordonnancement de la "longue chaîne de raisons toutes simples" "rend indiscutablement compte et raison" de la réalité, ce qui donne une puissance épistémique exceptionnelle à la logique formelle. Le raisonnement déductif est ainsi fondé en "vérité naturelle". Ce principe va compléter la modélisation analytique de décomposition en parcelles selon une procédure qui facilitera leur recomposition par un mode déductif des "longues chaînes de raisons toutes simples". Et LE MOIGNE (p. 34) d'ajouter que le "développement du calcul différentiel et intégral au 18ème siècle allait ainsi apporter une méthode présumée universelle de détermination des lois de la nature".

C'est cet examen critique de l'épistémologie institutionnelle contemporaine qui peut fournir quelques motifs d'écouter et décoder le discours alternatif des épistémologies constructivistes.

Références bibliographiques:

LE MOIGNE J-L.; 2012. Les épistémologies constructivistes. PUF, Que sais-je? (4ème édition).

GUILLEBAUD J-C.; 2005. La force de conviction. A quoi pouvons-nous croire? Seuil (Points).



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