Notes d'épistémologie

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Objet de ce blog

Mémos et réflexions épistémologiques en annexe du site de l'agronome philosophe.

Mémo 16: Le nouveau réalisme

EpistémologiePosted by opdecamp 16 Apr, 2015 14:03:23

Selon Maurizio FERRARIS (2014), le constructivisme (mémo 14) est le propre d'une philosophie postmoderne. Il postule que le principe fondamental du postmodernisme philosophique est la formulation suivante de Friedrich NIETZSCHE (Fragments posthumes, 1885-1887): "il n'y a pas de faits, seulement des interprétations". La vérité ne serait qu'une sorte de mythe, une construction qui passe par une médiation des schémas conceptuels et représentations. On rejoint ici l'hypothèse phénoménologique ou interactionniste des épistémologies constructivistes indiquée par LE MOIGNE (2012, voir mémo 14), une dé-objectivation de la science qui peut conduire selon FERRARIS à une "illégitimation du savoir humain", à l'ouverture d'un espace pour la transcendance, à faire sauter les frontières "entre réalité et fiction ... entre science, religion et superstition".

En réaction, l'auteur propose sa conception personnelle du réalisme avec les trois mots clés: (1) Ontologie, (2) Critique et (3) Lumières.
(1) Falsification de l'être-savoir. Les postmodernes font une confusion entre l'être et le savoir, entre "ce qui est" et "ce que l'on en sait", entre ontologie et épistémologie. Il existe un caractère saillant au réel qui est "inamendable" et qui nous permet de distinguer le rêve de la réalité ou la science de la magie. Par exemple, l'eau mouille et le feu brûle indépendamment de toutes les connaissances sur ces deux éléments. L'inamendabilité constitue un caractère fondamental du réel, à la fois persistant et non aléatoire, qui vise ce qui "ne peut être ni corrigé ni transformé par un appel aux schémas conceptuels". On ne peut pas nier toute autorité ontologique à la perception, même si nos sens peuvent nous tromper, même si nos conceptions sont déçues.
(2) Falsification du vérifier-accepter. L'irréaliste postmoderne est incapable d'établir s'il se transforme avec le monde ou s'il imagine ou rêve cette mutuelle transformation. Par contre, le réalisme est la prémisse de la critique du monde et de sa transformation.
(3) Falsification du savoir-pouvoir selon trois versions. La première version est une remise en question du caractère désintéressé du savoir, par une relation radicale entre la connaissance et l'intérêt. FERRARIS considère qu'il s'agit d'une forme ténue de postmodernisme car elle ne remet pas en cause le réel. Et puis, il faut effectivement admettre que le savoir peut être animé par une volonté de puissance ou des intérêts de carrière. Cependant, ces motivations ne remettent pas nécessairement en cause les résultats du savoir et de l'émancipation par celui-ci proclamée par les "Lumières", "du rôle central du savoir dans le bien-être de l'humanité". Une deuxième version se réfère à l'idée que "l'organisation du savoir est strictement déterminée par des motivations de pouvoir". La troisième version enfin vise le dogmatisme pouvant être amplifié par la violence du pouvoir. C'est alors une pensée faible: "les certitudes non étayées par des faits peuvent créer des résultats désastreux".

Mais FERRARIS propose un traité de paix avec le constructivisme sous forme d'une possible reconstruction sur ce qu'il appelle "l'attrition de la réalité", un monde externe, autonome et inamendable sur lequel peuvent s'exercer à la fois nos modèles conceptuels et nos appareils perceptifs. Il se déclare ainsi partisan d'un réalisme minimaliste, dans lequel l'ontologie fait office de frontière ou de limite. Outre le feu et l'eau, il prend encore le cas des dinosaures à l'appui d'une attrition fondamentale du réel, version éthique de son inamendabilité. Les dinosaures constituent des formes de vie organisées qui se sont développées en toute indépendance de notre savoir et de nos schémas conceptuels, antérieurement à toute épistémologie possible.

Il propose dès lors trois catégories d'objets:

(a) les objets naturels "existent dans l'espace et le temps indépendamment des sujets" comme les montagnes, les rivières et les castors qui subissent de par leur constitution (monde extérieur ontologique) l'action de l'épistémologie (monde intérieur);
(b) les objets sociaux "existent dans l'espace et le temps dépendamment des sujets" comme les billets de banque, les fichiers d'un disque dur, les promesses et les mariages qui n'existent que parce que nous le croyons et font partie de nos savoirs au sens épistémologique;
(c) les objets idéaux "existent en dehors de l'espace et du temps indépendamment des sujets".

Le message essentiel du nouveau réalisme de FERRARIS est la distinction entre objets naturels et sociaux, entre nature et culture. Cette distinction est l'élément décisif de la critique du monde, de la falsification du vérifier-accepter évoquée. Le monde naturel est universel et relève de l'ontologie alors que le monde social est culturel et relève de l'épistémologie.

Référence citée:

FERRARIS, M.; 2014. Manifeste du nouveau réalisme. Paris, Hermann.





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