Notes d'épistémologie

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Objet de ce blog

Mémos et réflexions épistémologiques en annexe du site de l'agronome philosophe.

Mémo 17: Ordre d'éthique scientifique

EpistémologiePosted by opdecamp 20 Apr, 2015 08:24:58

L'éthique scientifique tout comme l'épistémologie fait partie de la philosophie des sciences. La conférence récente du 12 mars 2015 de la philosophe française Catherine LARRÈRE y était consacrée et est reproduite en vidéo (38', AgrobiosciencesTV) à l'adresse suivante: <http://www.agrobiosciences.org/article.php3?id_article=3956> ou encore sur le site de vimeo: <https://vimeo.com/122143971>.

En voici d'abord un compte-rendu puis une discussion personnelle.

COMPTE-RENDU

Catherine LARRÈRE distingue les trois étapes suivantes dans l'évolution de l'éthique scientifique.

1) Novembre 1917: conférence du sociologue allemand Max WEBER sur le métier de savant. Distinction forte entre "fait" (scientifique) et "valeur" (culture, politique, morale). Le savant ne doit pas abuser de son autorité pour émettre des jugements de valeurs. Ces derniers ne doivent pas interférer avec ses travaux. Max Weber énonce un devoir adressé à des individus (savants). Mais dans la traduction française, Raymond ARON en 1959 en représentera une dimension collective.

2) Années 1930-1940: éthique de la science formulée par Karl POPPER (philosophe des sciences), Michæl POLANYI (polymathe et épistémologue hongrois) et le sociologue américain Robert MERTON. Époque de la montée des totalitarismes (national socialisme allemand ou italien, socialio-communisme en URSS) où la neutralité axiologique de la science est remise en cause et par là sa neutralité politique: appels à un science prolétarienne ou à une science aryenne. La science se voit inféodée au régime politique. En réaction, POPPER, POLANYI et MERTON formulent une éthique de la science. Deux articles de MERTON en servent de références: 1937, "Science and the social order" et 1942, "Science and democratic social structure". La position de MERTON n'est pas en contradiction avec celle de Weber: elle la reprend et la transforme de l'individu à une communauté sociale. Les libertés et les droits des scientifiques consistent en quatre règles à respecter (dites de MERTON):
- universalisme ou impartialité: les idées et la vérité scientifiques sont discutées et arbitrées en fonction de critères impersonnels, sans intervention d'appartenance des chercheurs à une race, à une classe sociale, à leur sexe, à leur place dans l'institution, etc. C'est un rejet explicite de ce qu'il y ait une science aryenne ou prolétarienne.
- communalisme: la science est une entreprise collective orientée vers le bien de la communauté (scientifique) mais ouverte puisque les scientifiques sont tenus de rendre publiques leurs découvertes. La communauté scientifique est orientée vers le bien général, le bien public. Communauté ouverte donc, de type démocratique, en opposition aussi au totalitarismes.
- scepticisme organisé (vidéo 17'34"): il n'y a pas d'argument d'autorité, c'est l'expérience et le raisonnement qui tranchent et en l'absence de preuve concluante la suspension du jugement s'impose. Tout le problème est alors le cas des incertitudes. L'idée est un travail de remise en cause constante (influence de POPPER): pas d'acquis définitif.
- caractère désintéressé de la recherche (vidéo 17'42"): pas de promotions de ses propres intérêts mais seulement l'extension du savoir.

Ces règles insistent donc sur leur parenté avec celle de la démocratie. Mais il y a aussi l'idée que le travail scientifique est un travail qui se fait collectivement. C'est un rapport social en même temps qu'un rapport à la vérité. Cette éthique affirme que la communauté scientifique est une communauté indépendante: elle se règle elle-même dans la recherche de la vérité et rejette les interventions extérieures. On peut dès lors faire remonter cette éthique de la science à des temps antérieurs, comme le fait l'historien des sciences Michel SERRES, en référence aux conséquences de l'affaire Galilée et à sa condamnation par la papauté: dans l'intérêt même de la société, il faut laisser les scientifiques régler leurs problèmes entre eux dans la recherche de la vérité (mais la société élabore aussi ses propres règles sans domination scientifique). L'autonomie donnée à la science n'est accordée que de manière temporaire et peut être remise en cause et c'est à cela que nous assistons depuis les années 1950, depuis les retombées d'Hiroshima.

3) Depuis 1950 jusqu'à aujourd’hui: reformulation des relations entre liberté et responsabilité depuis les retombées d'Hiroshima. C'est l'allusion à l'intervention des scientifiques dans la mise au point de la bombe atomique (Projet Manhattan: prise en main politique d'un projet scientifique). C'est le fait de la montée en puissance de la maîtrise technique qui attire l'attention sur les conséquences de la recherche scientifique et c'est ce que Raymond ARON relève bien en 1959 dans sa représentation (traduction en français) de la conférence de WEBER de 1917 (vidéo à 23'25"): les moyens de détruire mis par les progrès de la science à la disposition des chefs civils et militaires sont devenus à ce point démesurés que les savants, responsables de ces découvertes et de leur application, s'interrogent sur leur responsabilité. Le philosophe Hans JONAS va développer cette idée dans son livre sur "Le principe responsabilité". Ce qui pose problème ce n'est pas l'échec des scientifiques, c'est leur succès! C'est par la puissance des applications de la science que se pose la responsabilité des scientifiques. A la responsabilité individuelle sur les faits et découvertes scientifiques énoncée par WEBER se substitue une responsabilité collective sur les conséquences. Ensuite, l'accent est aussi mis sur l'utilité sociale, sur le lien entre science, technique et économie.

La recherche de vérité ne suffit donc plus, il s'y ajoute celle d'utilité d'autant plus que la science coûte de plus en plus cher. La recherche scientifique et la croissance économique doivent aller de pair. La science devient plus que jamais une activité sociale et "socialement utile" comme postulé effectivement déjà par MERTON. Mais c'est une activité sociale qui a de plus en plus de mal à se penser "à part" de la société, dans sa propre sphère de "communalisme". La communauté scientifique en devient illusoire.

Un nouveau type de rapport entre liberté et responsabilité doit donc être examiné. Celui qui va introduire cette nouvelle conception de la liberté ou de la responsabilité de la science, c'est HEISENBERG (physicien bien connu, c'est aussi celui qui dans l'Allemagne nazie a été en charge du programme nucléaire). A propos de l'énorme succès entre science de la nature et technologie scientifique (bombe nucléaire), Werner HEISENBERG considère dans ses mémoires que ce succès a dépassé la possibilité de contrôle par les forces humaines.

Une nouvelle définition de la liberté de la science passe par celle de son autonomie. Le développement de la science et de la technique est un processus techno-scientifique autonome, qui se développe par lui-même, en quelque sorte de manière "naturelle".

Deux possibilités se présente donc selon Catherine LARRÈRE:
(a) si l'on naturalise ce processus dans une éthique naturaliste, c'est une expérience de la nature qui fait émerger une nouvelle espèce de la réalité, ce qui est rassurant;
(b) si l'on n'assume pas ces présupposés d'une éthique naturaliste, c'est-à-dire que le processus n'est pas naturel, nous devons prendre sur "nous" la responsabilité de ce que ce processus implique, celui de la monstruosité, ce qui est effrayant (théorie de JONAS).

Dans l'autonomie par naturalisation du mouvement scientifique, c'est la question de la responsabilité des scientifiques qui est posé. Si ce mouvement se fait (effectivement) malgré nous, comme le laisse penser HEISENBERG, c'est une façon de refuser cette responsabilité. "Si cela ne se fait pas ici, cela se fera ailleurs" traduit une référence plutôt à un modèle économique qu'à un processus naturel humain dans la technoscience. L'idée est qu'il faut être en compétition et ce qui est alors inquiétant c'est les distorsions de compétition ou de concurrence. Dans cette optique, on occulte l'aspect de coopération qui caractérise (communalisme) le travail scientifique. Prendre un modèle économique dans l'éthique naturaliste, c'est faire passer la compétition avant la coopération, c'est renoncer au modèle social du travail scientifique mis en évidence par MERTON. Mais selon Catherine LARRÈRE, on doit renoncer à une certaine indépendance (liberté) quand on prend en considération l'utilité sociale.

DISCUSSION

La conception d'une nouvelle éthique de la science est-elle justifiée?

En ce qui me concerne, oui, et elle devrait même être systématiquement organisée dans le sens où deux règles de MERTON me semblent devoir être revues: celles de l'universalisme ou de l'impartialité et celle du communalisme.

L'impartialité scientifique est effectivement plus fortement menacée aujourd'hui du fait des spécialisations poussées des disciplines alors que la complexité des objets d'étude s'est fortement accrue et globalisée. Je songe par exemple aux problématiques et controverses sur les causes de changements des climats ou de la polarisation entre les modèles agroécologiques et industriels de l'agriculture. La mise en place d'instances éthiques pluridisciplinaires de haut vol sont nécessaires pour arbitrer et sanctionner les dérives idéologiques.

Le communalisme doit pour ces mêmes raisons se commuer en un pluralisme et inclure les sciences humaines comme la sociologie, la philosophie ou l'anthropologie. L'ouverture vers la société s'en trouverait ainsi améliorée et pourrait peut-être se compléter d'un organe consultatif représentant plus globalement le public et des utilisateurs des applications et innovations scientifiques.

Mais cette nouvelle éthique devra réaffirmer la prise en compte de l'utilité socio-économique des travaux scientifiques, ce qui est déjà largement traduit dans les faits. Les scientifiques consentent déjà à une perte d'autonomie et de liberté au niveau du financement de leurs travaux.

Quant à le question de la responsabilité sur les conséquences des découvertes et résultats: elle ne peut être imputée qu'à ceux qui détiennent le pouvoir et les moyens de les appliquer. A ce niveau et au premier plan il y a les instances privées et publiques, souvent les mêmes que celles qui financent le travail scientifique. Au second plan, il y a les techniciens et les ingénieurs. dont les connaissances et le savoir-faire sont également déterminants, mais également soumis aux décisions et au pouvoir des instances de premier plan.

Le renforcement de l'impartialité et la plus grande ouverture du communalisme associés aux règles de scepticisme organisé et de caractère désintéressé de la recherche pourraient constituer les fondements axiologiques pour instituer un "Ordre d'éthique scientifique" au niveau national puis international par délégation. Mais il me paraît essentiel d'étendre l'application de cette éthique réformée à la communication avec le public vu le poids des médias dans l'opinion publique. Un ordre qui s'inscrirait alors, le cas échéant, en contre-pouvoir des instances privées et publiques qui commandent les travaux et exploitent les résultats scientifiques.

Références bibliographiques.

MERTON, R.K.; 1973. Science and the social order, 1938. Paper first read at the American Sociological Society, December 1937. Philosophy of Science, 5: 321-337.

MERTON, R. K; 1973. The normative structure of science, 1942. Originally published as "Science and technology in a democratic order", Journal of legal and political sociology, 1 (1942): 115-126, later published as "Science and democratic social structure", in Robert K. Merton, "Social structure and social theory".

Les deux articles précités sont rassemblés dans un PDF disponible à l'adresse: <http://sciencepolicy.colorado.edu/students/envs_5110/merton_sociology_science.pdf>





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