Notes d'épistémologie

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Objet de ce blog

Mémos et réflexions épistémologiques en annexe du site de l'agronome philosophe.

Mémo 19: Complexité, intrication et intégralité

EpistémologiePosted by opdecamp 11 Jun, 2016 15:06:15
La matière vivante et la matière inerte, l'information et l'énergie sont intégrés dans ce que l'humanité découvre comme étant des systèmes complexes adaptatifs (SCA). L'humain y est toujours inclus, non seulement lorsqu'il en est acteur ou façonneur, mais aussi en tant qu'observateur car tout système et son environnement s'emboîtent dans le système plus vaste qui les contient tous deux. Ces SCA réagissent par auto-gouvernance ou auto-organisation à des variations dans les flux de matière, d'énergie ou d'information auxquels ils sont soumis. Ce sont des structures dissipatives au sens de Ilya Prigogine, en ce que leur matière est informée et animée par des flux et transferts d'énergie.

Une région géographique, un paysage rural, un parc industriel ou un quartier de ville quelconques, un modèle de smartphone et son ensemble d'utilisateurs, une ruche d'abeilles ou encore un réseau synaptique de cerveau de souris en sont quelques exemples choisis à des échelles variées. Leur complexité tient d'abord au nombre important et parfois très élevé de leurs unités élémentaires et à leurs interactions multiples. Les flux d'information qui les structurent sont imprégnés de culture humaine ne fût-ce que par les perceptions que nous en avons.

Les SCA défient plusieurs espaces d'incomplétude de disciplines et domaines de compétences. Telle que considérée par HEYLIGHEN et al. (2007), la complexité se focalise sur des phénomènes qui ne sont ni ordonnés comme dans la mécanique newtonienne déterministe, ni désordonnés comme dans la mécanique statistique ou la sociologie postmoderne. Du point de vue scientifique, il s'agit de phénomènes intermédiaires situés à la limite du chaos et fondamentalement caractérisés par l'incertitude épistémique et ontologique de leur dynamique évolutive. Par analogie avec la spontanéité de la particule quantique selon l'expression de NICOLESCU (2002), on pourrait évoquer comme FRAISOPI (2012, page 88) celle des quanta de vie d'un SCA pour intégrer la non linéarité de sa dynamique, les sursauts dont il fait preuve suite aux perturbations et contraintes de son environnement, à la manière ainsi aussi de sauts quantiques. Un champ de possibilités ou de probabilités, un espace de phase lui est ouvert en permanence pour affirmer sa spontanéité immanente et permettre l'émergence de structures et de processus inattendus, ou pour opérer des bifurcations évolutives.

A l'inverse, il n'y a pas de place pour la nouveauté ou la création dans le monde mécaniste newtonien qui se limite à des systèmes plus simples et non auto-organisés. Les éléments de l'ontologie newtonienne sont la matière, l'espace-temps absolu dans lequel elle se meut et les forces ou lois naturelles qui régissent le mouvement. Aucune autre catégorie d'existence n'est considérée telle que l'esprit, la vie, l'organisation, la téléonomie. La connaissance scientifique est alors réduite à une cartographie de l'objet vers le sujet. La découverte scientifique n'y est plus un processus créatif, elle ôte seulement la couverture sur des distinctions qui étaient en attente d'être observées ou analysées. Cette opération effectuée, les composants et phénomènes de la matière y évoluent de manière régulière, prévisible et réversible. Ils peuvent alors être représentés par une modélisation mathématique, c'est-à-dire par un jeu fini de variables dynamiques x(t), y(t) et z(t), qui parvient à préciser par les valeurs successives d'une fonction F(x,y,z) les états du système à un temps t1, t2, t3...etc. Ce paradigme newtonien est en effet basé sur la science naturelle mathématique. Les bases épistémologiques du paradigme mécaniste sont cependant attribuées à Descartes (1596-1650), l'un des philosophes des Lumières. BLOCH (1994) indique que c'est la Renaissance avec Galilée (1564-1642), Kepler (1571-1630) et puis seulement Newton (1643-1727) qui a redonné aux mathématiciens antiques comme Pythagore un nouvel intérêt, alors que cet intérêt s'était fortement émoussé au Moyen-Age.

Par contre les SCA ne peuvent plus être modélisés par une analyse mathématique. Leur comportement ne peut plus être décrit par des variables indépendantes identifiables et mesurables séparément. Ces dernières sont indistinctement intriquées et interactives en ce que l'on peut appeler des facteurs comme le facteur culturel (humain), climatique, géologique, etc. La méthodologie d'étude et de gestion ou d'aménagement de tels systèmes exige des innovations par une modulation des savoirs et savoir-faire. Elle exige l'irruption de la pluridisciplinarité notamment dans la connaissance. Une taxinomie en est proposée par KLEINPETER (2013): pluri-, multi-, polydisciplinarité, transdisciplinarité et interdisciplinarité en sont les catégories principales.

OXMAN (2016) postule qu'à l’aube du 21ème siècle est apparu le mème de l'antidisciplinarité. Celui-ci libère des principes arbitraires et des silos hérités des Lumières et ouvre le nouvel âge de l'intrication. L'innovation et le progrès sont dorénavant tributaires d'interactions entre les rôles et les disciplines des quatre grands domaines de créativité relatifs à la Science, l'Ingénierie, l'Art et le Design.

Pour aménager ou gérer les SCA dont l'humanité prend dorénavant conscience, il faut opérer de manière progressive et empirique, par une méthode d'essais-erreurs et de manière contextuelle, ouverte aux avis et approbations des individus et collectivités tant à l'intérieur qu'à l'extérieur du système. C''est ainsi que LALOUX (2015) préconise le pilotage dynamique des entreprises évoluées OPALE en tenant compte des quatre aspects ou quadrants de Ken WILBER pour obtenir une compréhension intégrale de la réalité: "les prévisions présentent un intérêt dans un monde compliqué, mais elles ne servent plus à rien dans un monde complexe".
Les 4 quadrants de Wilber adaptés pour la compréhension de la réalité intégrale des SCA

Références citées:

BLOCH Ernst; 1994. La philosophie de la Renaissance. Paris, Payot (poche).

FRAISOPI Fausto; 2012. La complexité et les phénomènes. Nouvelles ouvertures entre science et philosophie. Paris, Hermann.

HEYLIGHEN Francis, CILLIERS Paul and GERSHENSON Carlos; 2007. Complexity and philosophy, in: J. Bogg and R. Geyer (editors), Complexity, Science and Society, Radcliffe, Oxford.

KLEINPETER Édouard; 2013. Taxinomie critique de l'interdisciplinarité. In: HERMÈS, La Revue, Interdisciplinarité: entre disciplines et indiscipline: 123-129, Paris, CNRS Éditions.

LALOUX Frédéric; 2015. Reinventing organizations. Vers des communautés de travail inspirées. Paris, Diatenio.

NICOLESCU Basarab; 2002. "Nous, la particule et le monde", Monaco, Éditions du Rocher.

OXMAN Neri; 2016. Age of Entanglement. An inaugural essay for the Journal of Design of Science (JoDS), <http://jods.mitpress.mit.edu/pub/AgeOfEntanglement>

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