Notes d'épistémologie

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Objet de ce blog

Mémos et réflexions épistémologiques en annexe du site de l'agronome philosophe.

Mémo 14. Les épistémologies constructivistes

EpistémologiePosted by opdecamp 07 Oct, 2014 10:45:12

LE MOIGNE (2012) synthétise en deux hypothèses la gnoséologie des épistémologies constructivistes en contraste avec celles de l'épistémologie institutionnelle contemporaine (voir mémo 13).

La première est l'hypothèse phénoménologique (p. 71 et suivantes) ou interactionniste. Elle postule l'inséparabilité perçue par Jean Piaget "entre l'acte de connaître un "objet" et l'acte de "se" connaître qu'exerce le sujet connaissant". C'est par l'interaction entre le "moi" et les "objets" que s'organise la connaissance du monde, autrement dit par l'interaction entre le sujet et l'objet. "Le réel connaissable est un réel phénoménologique, celui que le sujet expérimente" (p. 72). "Rien n'est donné, tout est construit" disait Gaston Bachelard ou encore Antonio Machado: "Marcheur, il n'y a pas de chemin, le chemin se construit en marchant".
Il en résulte 3 caractéristiques de l'expérience ou du réel:
- l'irréversibilité de la cognition, la flèche du temps qui rejoint l'hypothèse d'Héraclite (tout flue, fluctue, bifurque, etc.); en somme, il n'y a plus de réalité ontologique, plus de réalité stable ou immuable!
- le caractère dialogique du réel connaissable, c'est-à-dire, et pour citer encore Blaise Pascal, "Toutes choses étant causées et causantes, aidées et aidantes, médiates et immédiates...". Le principe dialogique, également héraclitéen, assume la tension thèse/antithèse qui loin de s'exclure mutuellement ou de se résoudre en une synthèse, restent "indissociables en une même réalité" (p. 75).
- la récursivité de la cognition, que le biologiste et généticien ukrainien Théodore Dobjansky exprimait comme suit: "En changeant ce qu'il connaît du monde, l'homme change le monde qu'il connaît. Et en changeant le monde dans lequel il vit, l'homme se change lui-même".

La deuxième est l'hypothèse téléologique (p.76 et suivantes) qui prend "en compte l'intention ou les finalités" du sujet connaissant et mise sur sa capacité plus ou moins limitée à s'autofinaliser. La cognition possède donc un caractère intentionnel à ne pas confondre avec le rationnel: à la question du "pourquoi" la réponse commence par "à fin de" plutôt que "parce que". Et comme la rappelle GUILLEBAUD (2005, p. 216), Gaston Bachelard avançait qu'à l'instar de toutes les activités humaines, la connaissance scientifique est inséparable d'un projet (Essai sur la connaissance approchée, 1927).

A ces deux hypothèses gnoséologiques, précise LE MOIGNE, s'associent deux principes méthodologiques (p. 79 et suivantes).

Le premier est celui de la modélisation systémique qui diffère de la modélisation analytique en ce "qu'elle assume explicitement le rôle du modélisateur et de ses projets" et en ce qu'elle privilégie l'acte à la chose: "qu'est-ce que çà fait?", plutôt que "de quoi est-ce fait?".

DURAND (2006, p.62 et suivantes) présente le processus de modélisation systémique en 4 étapes ou modules, plus particulièrement adapté au domaine des sciences sociales:

- définition du projet: finalité et limites ou frontières;

- dessin du modèle: graphe lisible et compréhensif des relations/interactions entre en un nombre limité d'éléments ou de groupes d'éléments; le nombre potentiel de relations est plus élevé que celui des éléments (un système de 4 éléments peut comporter 6 relations(4 côtés + 2 diagonales), 6 éléments jusqu'à 15 relations, 10 éléments jusqu'à 45! Mais tous les éléments ne sont pas nécessairement en interaction. Caractériser les interactions: à sens unique ->, ou double sens <->, à effet positif ou négatif, relation d'influence ou d'inhibition, etc.

- comportement du modèle: définir individuellement le rôle, la fonction des éléments ou groupes d'éléments dans le comportement du système. Trois catégories d'éléments: les invariants (considérés comme fixes, non susceptibles de transformation, statiques en quelques sortes); les contraintes (internes ou externes au système et qui limitent sa capacité d'adaptation ou de réaction à tel ou tel situation ou événement); les variables qui changent du fait d'événements aléatoires externes au système ou du fait de décisions du modélisateur en tant que meneur de jeu. Cette 3ème étape peut être la plus longue et est la plus délicate car s'y mettent en œuvre les qualités et l'imagination du modélisateur. Ce module doit se terminer par un exercice de validation pour vérifier l'utilité pratique du modèle théorique.

- et enfin, la simulation: cette dernière étape permet d'utiliser le modèle pour en tirer des enseignements ou préparer des décisions selon une voie algorithmique (quantification partielle) ou une voie heuristique (sur base de scénarios).

ANGELIER (2008, p.59) indique que si la simulation n'est ni de l'expérimentation, ni de la théorie, elle en tient cependant lieu. "Elle sert à explorer quels types d'interactions sont compatibles avec le comportement global du système, et réciproquement; également à hasarder certaines règles de conduites des composants, certaines prédictions sur le comportement du système, qui seront vérifiées expérimentalement". Il ajoute de surcroît que si les modèles déterministes (mathématisation par équations différentielles) ne laisse aucune place au hasard, ils sont rarement utilisés dans les sciences du vivant qui intègrent toujours une part d'incertitude (ontologique). La modélisation analytique ne leur convient pas du fait de la multiplicité des interactions. Dès lors, le tâtonnement ou l'analogie fonctionnelle s'y imposent ( p. 61).

Le deuxième principe méthodologique précisé par LE MOIGNE est celui d'action intelligente (p. 84 et suivantes) en symétrie avec celui de raison suffisante de Leibniz dans l'épistémologie institutionnelle contemporaine (voir mémo 13 précédent). Le philosophe américain John Dewey le décrivait comme processus cognitif de l'esprit pour restaurer la consonance souhaitée entre ses comportements et ses projets lorsqu'ils sont perçus en dissonance. Il s'agit de procédures tâtonnantes, à raisonnement dialogique où s'alternent la mise en œuvre de moyens adaptés à des fins intermédiaires et celle de nouveaux moyens pour atteindre d'autres fins possibles. L'expérience antérieure est exploitée comme réservoir heuristique ainsi que les raisonnements rétroductifs et transductifs. Les ressources du raisonnement dialogique pratiqué doivent être reproductibles mais l'objectif de conformité formelle à une connaissance "vraie" (raison suffisante) est abandonné. Les connaissances ainsi construites sont dès lors plutôt possibles qu'exclusivement nécessaires et celles qui seront communiquées ou enseignées seront de la responsabilité socioculturelle et éthique du modélisateur. Le modélisateur devra assumer que ces connaissances sont argumentées, c'est-à-dire à la fois constructibles et reproductibles, mais qu'elles ne sont pas nécessairement "démontrées".

Références bibliographiques:

ANGELIER E.; 2008. Les sciences de la complexité et le vivant. Tec & Doc (Lavoisier).

DURAND D.; 2006. La systémique. PUF, Que sais-je? (10ème édition).

LE MOIGNE J-L.; 2012. Les épistémologies constructivistes. PUF, Que sais-je? (4ème édition).

GUILLEBAUD J-C.; 2005. La force de conviction. A quoi pouvons-nous croire? Seuil (Points).



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