Notes d'épistémologie

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Objet de ce blog

Mémos et réflexions épistémologiques en annexe du site de l'agronome philosophe.

Mémo 18: Le "cas" du GIEC

EpistémologiePosted by opdecamp 26 May, 2015 13:40:11

Le cas du GIEC est particulièrement intéressant pour opérer une analyse de la conformité de ses travaux avec les règles de l'éthique scientifique sur base de son organisation et de sa manière de communiquer. Une telle analyse est présentée dans la conférence tenue par le philosophe belge Drieu GODEFRIDI le 7 mai 2015 sous l'égide de l'institut Turgot à l'Assemblée Nationale (Paris). Elle est reproduite à cette adresse [vidéo 61'19"]:<https://www.youtube.com/watch?v=f8_ClrXqQD0>

COMPTE-RENDU

Trois questions sont traitées: (1) le débat sur le GIEC est-il légitime et se distingue-t-il du débat scientifique? (2) le GIEC fait-il de la science ou autre chose? (3) la pérennité du GIEC doit-elle être assurée? La thèse du conférencier étant que l'organisation du GIEC est viciée et qu'il devrait être démantelé ou pour le moins réformé de manière radicale.

Première question.

Il faut relever que tout débat critique officiel sur le GIEC est fortement contraint voire impossible, ce qui est totalement anormal dans les pays de régime démocratique. Le débat sur le GIEC est par ailleurs justifié eu égard d'abord à son pouvoir normatif, considérable de fait. Cette organisation est composée de 3 groupes de travail:
- "le premier fait la synthèse de la science en matière de climat,

- le deuxième évalue les impacts négatifs pour l'homme des impacts observés et
- le troisième propose tout un catalogue de normes ...pour remédier à ces impacts négatifs".

Le dernier rapport du GIEC comporte près de 3.000 pages et se subdivise en 3 parties dont la dernière, d'environ 1.000 pages, est dédiée aux recommandations de type "normatives" dans tous les secteurs de l'activité humaine. Sont membres du GIEC les 195 pays de l'Organisation Météorologique Mondiale (OMM), ce qui signifie que les recommandations du GIEC ont vocation de s'appliquer du point de vue normatif dans pratiquement l'ensemble des pays de la planète. L'influence potentielle du GIEC est donc planétaire, ce qui est un cas exceptionnel pour une institution internationale dans l'histoire de l'humanité et constitue une raison suffisante en soi de questionnement épistémologique [NDLR: ou d'éthique scientifique] sur ses travaux.

En matière de droit, la nature des actes dépend de la nature de l'institution, de son essence organisationnelle. En l'occurrence, il est nécessaire de déterminer si les actes posés par le GIEC sont bien d'ordre scientifique (au sens des sciences exactes) ou plutôt d'ordre politique ou alors des deux simultanément (et confondus).

Jean-Louis Borloo, à l'époque où il était Ministre, décrivait les rapports du GIEC (les 3.000 pages) comme des documents scientifiques. D'autres personnalités considèrent que seule la première partie est scientifique, les deux autres possédant des colorations politiques plus ou moins importantes. Le climatologue français Hervé le Treut a par contre déclaré à plusieurs reprises que le GIEC ne faisait pas de science. Il y a donc bien confusion sur le type d'organisation en cause qui semble osciller entre un pôle scientifique et un pôle politique. On pourrait admettre l'existence de deux moments distincts à savoir celui de la science et de son rapport sur une question et puis celui de la politique et de ses décisions normatives éventuelles, mais pas une concomitance de ces deux types d'actes intrinsèquement distincts. Il ne peut être question d'accréditer une ingérence politique dans des travaux scientifiques.

Le débat sur le GIEC trouve donc sa légitimité et sa pertinence du fait de son pouvoir considérable et de la confusion sur sa nature exacte, soit politique, soit scientifique.

Deuxième question.

L'analyse de la scientificité du GIEC peut s'effectuer raisonnablement selon le triple point de vue de sa composition, de ses compétences et de son fonctionnement.

Le GIEC est principalement constitué d'un secrétariat, de trois groupes de travail et d'une assemblée générale dite "plénière". Le secrétariat est purement administratif, sans compétences scientifiques.

Les rapports du GIEC sont de bonne facture et comportent en annexe la liste des scientifiques ayant participé à leur rédaction et celle des personnes qui les ont relus ainsi que la compétence précise de chacun d'eux.

Pour le premier groupe attaché à la synthèse de l'évolution du climat, l'immense majorité de ses membres sont des scientifiques au sens des sciences exactes. Le deuxième groupe de travail dédié à l'impact négatif pour l'homme de l'évolution climatique observée, il y a un mélange de représentants des sciences exactes et des sciences humaines avec une prédominance apparente des premiers. Quant au troisième groupe de travail, il y a également un mélange mais cette fois avec une nette dominance des sciences humaines sur les sciences exactes. Enfin, l'assemblée générale du GIEC est composée d'une large majorité de personnalités qui ne sont pas des scientifiques. Ce sont les gouvernements qui choisissent leur délégués dans cette assemblée, sans même devoir renseigner leurs compétences. Il s'agit dans leur immense majorité de fonctionnaires, de représentants de cabinets ministériels, etc.

Il apparaît donc que les scientifiques dominent largement dans le premier groupe et dans une moindre mesure dans le deuxième, mais que pour le troisième groupe et l'assemblée générale leur représentation devient minoritaire voire négligeable au sein de l'assemblée générale.

Que penser d'une évaluation ou d'une qualification de négative ou positive pour une évolution du climat? Une telle évaluation relève d'un jugement de valeur. Et donc, il faut considérer que la deuxième partie du rapport du GIEC repose intégralement sur des jugements de valeur qui ne sont pas du domaine de la science mais plutôt de la morale ou de la politique au sens large [NDLR: sur une axiologie]. De même pour la troisième partie dite normative. Ce sont des jugements de valeur qui sont effectivement à l'origine des normes. La norme est du domaine du "devoir être", la science dans celui de l'"être", des "faits." Au niveau des compétences, il apparaît donc insoutenable d'affirmer que le GIEC est du domaine de la science sans autre forme de procès.


Qu'en est-il enfin du fonctionnement du GIEC? La question est de savoir qui décide, qui a le pouvoir du dernier mot? C'est une une organisation intergouvernementale qui est portée et financée par les gouvernements. Concrètement, il existe une synthèse pour les "décideurs" de quelques dizaines de pages qui sont directement négociées et débattues par les gouvernements. Les minutes de ces débats sont d'ailleurs publiés où l'on retrouve par exemple des discussions entre le Nicaragua et l'Arabie Saoudite et non entre tel et tel scientifique! Mais là n'est pas encore l'élément probant. Le pouvoir du dernier mot réside dans l'article 11 des principes du GIEC qui renvoye à ldisposition qu'aucun document, aucun rapport, aucun acte ne peut être estampillé, revêtu du sceau du GIEC, qui n'ait été préalablement visé ou approuvé par l'assemblée générale. Or, cette assemblée "plénière" n'est pas du tout scientifique en regard des membres qui y siègent. Ce qui signifie en somme qu'aucun acte, aucun rapport du GIEC ne peut être posé ou publié sans l'approbation préalable des gouvernements! C'est donc clairement la reconnaissance d'une ingérence politique dans des travaux scientifiques.

Extrait de la page web:<https://www.ipcc.ch/organization/organization_structure.shtml>

La question du scientisme du GIEC doit aussi être intégrée dans l'analyse de sa scientificité. Le scientisme est une "invention française", c'est RENAN et COMTE. C'est l'idée de gouverner l'humanité au nom de la science et non plus de la religion ou de superstitions. Le scientisme peut paraître séduisant à première vue mais c'est une erreur de raisonnement car si la science est reine pour s'exprimer sur les faits, elle n'a plus rien a dire en matière de "valeurs". Il y a une différence de registre entre l'être et le devoir-être. Or, le GIEC est une organisation typiquement scientiste et il suffit d'examiner ses rapports pour s'en convaincre: la troisième partie normative de ces rapports renvoient à de multiples reprises aux deux parties précédentes pour justifier les normes préconisées. Ces déductions de normes à partir d'observations ou de faits constituent le vice de raisonnement typique du scientisme.

Donc, non seulement le GIEC n'est pas une organisation scientifique mais bien plutôt politique, et comme telle, elle est scientiste. Un parallèle existe avec le technocratisme qui prône que les techniciens gouvernent la société au nom de leur savoir-faire et de leur expertise.

On peut expliciter par un exemple. La science a démontré que le tabac nuit à la santé définie en termes de capacité pulmonaire, d'espérance de vie, etc. C'est une connaissance factuelle objective dont aucune "norme" ne peut être tirée du point de vue scientifique. Par contre, je peux m'en instruire mais décider malgré tout de fumer car j'y accorde un plaisir, une valeur particulière. Ou bien, si j'ai d'autres valeurs comme préférer de vivre plus longtemps ou avoir de meilleures performances sportives, je peux m'imposer la norme de ne pas ou ne plus fumer. Des normes antinomiques les unes des autres peuvent donc être adoptées à partir d'un même savoir scientifique. Il n'y a pas de lien de nécessité entre le savoir et la norme. Dès lors, la troisième partie du rapport du GIEC n'a pas de raison d'être dans un cadre strictement scientifique ou devrait alors présenter un bouquet de normes qui seraient contradictoires les unes avec les autres. Mais dans cette troisième partie, le GIEC propose un catalogue de normes parfaitement homogènes. Concrètement: la décroissance aux pays riches et un transfert massif de richesses vers les pays pauvres ou émergents qui par ailleurs seraient autorisés à croître encore un peu à titre temporaire! C'est un courant idéologique qui s'appelle l'écologisme et même de la "deep ecology".

Troisième question.

Que peut -on faire dès lors du GIEC? Il faut certes reconnaître qu'aucune organisation humaine n'est parfaite, que l'idée de réunir des scientifiques sur une question jugée préoccupante n'est pas mauvaise en soi, qu'un travail scientifique collectif et collaboratif à la manière de Wikipédia est plutôt louable. Par ailleurs qu'il y ait des polémiques sur le GIEC, c'est normal dans le cadre des enjeux colossaux comme les énergies renouvelables ou fossiles. Le problème n'est pas non plus en soi la qualité ou l'honnêteté des scientifiques œuvrant au sein du GIEC. En fait, le problème c'est la structure de cette organisation qui repose sur un vice constitutionnel qui jettera toujours une ombre sur la qualité scientifique de ses actes ou rapports. Et pas seulement dans leur deuxième et troisième parties qui sont manifestement d'ordre politique, mais aussi dans la première. Quels sont en fait exactement les critères de sélection des articles scientifiques retenus dans la synthèse de la littérature sur l'évolution du climat? Tant que l'on restera dans le mélange des genres du politique et du scientifique, il subsistera toujours une ombre, un doute, un soupçon fondamental.

Cela fait maintenant 25 ans que l'on subit ce discours lénifiant, moralisateur sur la nature scientifique des rapports du GIEC et il faudrait envisager une réforme radicale comme une possibilité d'évolution: le deuxième et le troisième groupe n'ont rien à faire dans une organisation qui se prétend scientifique. Si le premier groupe se maintient, il faudrait ôter tout droit d'ingérence politique dans ses travaux de synthèse et de rédaction. Il y aurait alors tout de même lieu de faire état de postures scientifiques dissidentes et de les publier en annexe au lieu des les ostraciser comme c'est le cas actuellement. Une telle réforme annihilerait le pouvoir de nuisance du GIEC et déplacerait le débat politique de son sein vers les lieux qui lui sont dédiés à savoir les parlements nationaux des pays membres. Ce serait une première possibilité d'évolution du GIEC en lui permettant de devenir une institution qui contribuerait au progrès des connaissances sur le climat.

La deuxième évolution possible, c'est le lyssenkisme, qui se sert de la puissance de l'État pour faire taire les opinions scientifiques divergentes. Et dans l'évolution actuelle du GIEC on peut détecter une "inspiration lyssenkiste", vers une science estampillée du sceau de l'État. On peut rappeler à cet égard les propos de J-P Van Ypersele qui a traité de "négationnistes" en 2007 tous les scientifiques qui remettait en cause les conclusions du GIEC.

DISCUSSION

Les points de vue et raisonnement développés par le conférencier sont rationnels et cohérents et je les partage volontiers. Je pourrais ajouter par référence au post-précédent [<http://philoscience.agrophil.org/#post18>] que le mélange des genres politiques et scientifiques contrevient pour le moins à la première règle de MERTON de l'éthique scientifique, celle de l'universalisme ou de l'impartialité ainsi qu'au principe de la distinction forte entre "fait" et "valeur" de Max WEBER. Il faut maintenir clairement distincts le "savoir" des sciences, le "savoir-faire" des sciences appliquées et le "devoir-faire" de l'éthique et de la politique, au risque de verser dans le scientisme ou le technocratisme.





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